Studio GRRR (1)


Au fond, un tableau d'Aldo Sperber.
Accrochée, l'Ordre Royal de l'Étoile d'Anjouan (Comores).
Le reste : des outils.

Lorsqu'on crée des œuvres atypiques qui risquent de rencontrer quelque résistance à leur émission, il est prudent de posséder ses moyens de production. En m'endettant en 1973 pour acquérir mon premier synthétiseur et en commençant à le rentabiliser l'année suivante, j'ai inauguré, avec quelques autres, ce qui allait devenir un home-studio. Il suffisait que mon client, d'abord des cinéastes ou des réalisateurs audiovisuels, vienne avec un Nagra, magnétophone suisse utilisé sur les tournages, et qu'on le branche à la sortie stéréo de mon ARP 2600, pour révolutionner les pratiques d'alors dans le domaine de la musique de film. Jusqu'ici il fallait l'écrire sur des portées de papier, la copier pour chaque musicien, répéter, enregistrer, mixer, avec copiste, orchestre, studio d'enregistrement, etc., ce qui coûtait très cher en regard de ce que mon système apportait. Le réalisateur arrivait la matin et repartait le soir avec sa musique terminée, entre temps j'avais improvisé en fonction de ses indications précises et tout était dans la boîte, dans sa version définitive ! On entend l'ARP 2600 dans mes premiers disques, Défense de avec Birgé Gorgé Shiroc (GRRR 1001, réédité par MIO en double cd-dvd et 7h30 de bonus), Trop d'adrénaline nuit avec Un Drame Musical Instantané (GRRR 1002, réédité en cd sous la référence GRRR 2024, bonus au compteur), Rideau ! avec le Drame (GRRR 1004, lp non réédité mais toujours disponible)... En commençant à gagner ma vie tout de suite, je pus continuer à m'acheter les outils dont j'avais besoin, des jouets productifs : table de mixage, effets spéciaux, magnétophone, instruments glanés dans le monde entier au gré de mes voyages, etc.

À Boulogne-Billancourt, je travaillais au casque au milieu du salon (on l'appelait la salle commune). Le plafond était recouvert de plateaux à œufs, on avait collé de la moquette par terre. Je partageais l'appartement avec Michaëla Watteaux, devenue réalisatrice télé, Luc Barnier, devenu chef-monteur, et Antoine Guerrero, anthropologue ou ethnologue selon les dernières nouvelles de Papouasie-Nouvelle Guinée. Michaëla et moi avons rompu un an plus tard, Antoine a cédé la place à Bernard Mollerat avec qui j'ai réalisé La nuit du phoque, film édité avec Défense de. Au bout de deux ans et demi, une seconde communauté a suivi avec Philippe Labat (overdose quelques années plus tard) et Laura Ngo Minh Hong. J'ai ensuite déménagé à la Butte aux cailles en récupérant la maison louée par Martin Even et Charlotte Latigrat. Surface corrigée et cave insonorisable donnant directement au milieu de la cuisine. Ce luxe n'allait être surpassé qu'avec la rencontre de l'accordéoniste Michèle Buirette qui avait fait construire un véritable studio au milieu du loft à Père Lachaise. Treize ans plus tard, je bricolai un ersatz de studio à Clamart pour enfin construire mon propre studio, spacieux et éclairé par la lumière du jardin ! Au fil des années, le matériel s'est étoffé. En général, je revends tout matériel qui n'a pas servi depuis dix ans. Je me suis ainsi séparé bêtement de mon orgue Farfisa Professional (racheté et revendu deux fois) et de mon ARP 2600, juste avant l'avènement du multimédia. Dommage, c'était l'instrument rêvé pour le sound design. Mais il y avait du souffle (l'argument fatal de tout client qui n'aimait pas la musique et n'osait pas la critiquer) et les pièces de rechange étaient alors introuvables.

Il ne suffisait pas de posséder ses instruments, et le studio pour les abriter sans craindre les pollutions sonores du voisinage ou celles que nous pourrions engendrer, il fallait détenir ses moyens de production. En 1975, j'ai fondé les disques GRRR, après que Sébastien Bernard de Sun Records m'ait rendu la bande 8 pistes de Défense de en me conseillant de faire un autre métier. Il est agréable d'être épaulé par un producteur en titre, mais j'ai trop souvent perdu du temps à attendre alors que je désirais produire. Tout ce que j'ai produit avec GRRR est disponible, tandis que les chansons pour enfants de Crasse-Tignasse et la version Auvidis du "K" ont été passées au pilon lors du rachat par Naïve, Il était une fois la Fête Foraine et le triptique Polar, Science-Fiction, Western semblent épuisés. Alors, malgré les difficultés du marché et sa mutation technologique, je pense sérieusement relancer la production des disques GRRR avec mon duo avec Michel Houellebecq enregistré début novembre 1996 (la même année j'avais enregistré un cd avec lui pour Radio France, mais peu convaincant à mes oreilles), avec une relecture contemporaine du travail du Drame sur trente ans et avec un dvd 5.1, pensé pour le support, où les sons et les images se joueront les uns des autres. À moins que je ne rencontre un vrai producteur qui fasse honneur à sa corporation, et s'intéresse à mes drôles d'idées en matière de musique et d'objets phonographiques, parce que franchement je préfère composer et jouer plutôt qu'enregistrer et produire. Question de goût, mais a-t-on jamais le choix, si l'on veut avancer en se donnant les moyens de ses rêves ?

Ecrit par : Sébastien Bernard
"En 1975, j'ai fondé les disques GRRR, après que Sébastien Bernard de Sun Records m'ait rendu la bande 8 pistes de Défense de en me conseillant de faire un autre métier."

Bonjour JJ. Je ne comprends pas trop bien ,de faire un autre métier, peut être, mais j'avais sorti Défense De ... et j'avais du en vendre 4 exemplaires, allez, 5 ou 6 ! C'est donc après que je t'ai rendu ta bande, d'autant plus qu'elle était à toi puisque je ne faisais que la distribuer, puisque "il fallait détenir ses moyens de production" comme tu le dis et que je le pensais aussi. Heureusement d'ailleurs que je possédais l'orgue qui est au fond de la photo de la pochette, sinon tu n'aurais jamais pu imprimer sa photo.
Allez, amicalement,

Ecrit par : jjb
Cher Sébastien,
voilà 33 ans que je n'ai eu de tes nouvelles et c'est toujours amusant de constater les miracles de la Toile. Comme tu mélanges les dates et les faits, je te conseille la lecture attentive de la pochette du vinyle original.
Je ne me souviens pas de tout, mais certains événements sont restés indélébiles. Il y a quatre ans, lors de la réédition de mon premier album, "Défense de", sous la forme d'un CD plus un DVD, j'ai eu le plaisir d'évoquer sa genèse. Ainsi je me souviens comment nous nous sommes rencontrés un samedi soir à Louveciennes grâce à Michaëla Watteaux. Tu m'avais donné rendez-vous le lundi suivant à 17h, chez moi, 88 rue du Château à Boulogne, et après que je t'ai fait écouter cinq minutes d'un enregistrement avec Francis Gorgé tu m'as proposé quinze jours de studio dans l'appartement de ton papa qui possédait en effet un magnifique orgue et bien d'autres instruments que nous ajoutâmes à notre panoplie déjà fort imposante !
Tu étais si désarçonné par la musique que nous avions produite que tu demandais à tous les musiciens de free jazz de ton label Sun ce qu'ils en pensaient. Je me souviens des réactions de Noah Howard et Alan Silva. Tu as fini par me faire cadeau de la bande 8 pistes en me conseillant de faire autre chose que de la musique. J'étais très jeune et ce manque de tact m'a marqué.
Jusque là, la bande ne m'appartenait pas puisqu'elle avait été enregistrée avec le matériel de ton père, un 8 pistes, et j'étais bien embarrassé avec cet objet dont je ne possédais pas de lecteur ! Cinq mois plus tard, en août 1975, nous avons réenregistré la moitié du disque, en trio cette fois, avec le percussionniste Shiroc que nous avions rencontré depuis, au Studio a.d.a.m., probablement grâce au pianiste Jean-Louis Bucchi cette fois. Là j'ai un trou. Une relation d'affaires de mes parents nous a donné l'argent du mixage, c'est bien la seule fois où j'ai bénéficié d'un mécène ! Je me souviens de lui prenant l'ascenseur en nous quittant et me confiant : "Pour une fois, mes amis ne pourront pas me traiter de marchand de soupe !". J'ai retrouvé les morceaux retirés de la version originale et les ai gravés en bonus dans sa réédition.
Tu as ensuite eu la gentillesse de proposer de distribuer la nouvelle version de "Défense de" dont j'étais devenu l'unique producteur, suite à cette série de rebondissements. Peut-être n'as-tu pas été capable d'en vendre plus de cinq ou six comme tu dis, mais nous en avons écoulé plusieurs centaines dans le mois qui a suivi ta deuxième défection, en particulier grâce à un article de Jean-Marc Bailleux dans la rubrique Thank You Béret Basque de Rock & Folk. L'album, rapidement épuisé, est devenu culte de nombreuses années plus tard parce qu'il figurait sur la célèbre liste de Nurse With Wound, avec une centaine d'autres albums. Des musiciens comme Thurston Moore (Sonic Youth) ou Trent Reznor (Nine Inch Nails) en firent leur bible, comme de nombreux musiciens expérimentaux, ce qui explique le côté réellement culte de l'affaire.
Dans ma vie, j'ai souvent pensé à toi chaque fois que je domptai l'adversité, chaque fois que l'on me conseillait de rester où j'étais et d'abandonner ce que j'entreprenais. Je me disais que j'étais toujours musicien, et je vis confortablement de cette musique de dingue depuis tout ce temps, alors que tu étais probablement retourné à tes laveries automatiques. La franchise de mes propos est encore aujourd'hui dictée par l'arrogance brutale que tu déployas alors face au jeune homme de 22 ans que j'étais.
Je t'en remercie chaleureusement, car ton attitude m'a fortifiée, tant dans l'offre initiale qui m'encouragea que dans tes propos imbéciles qui forgèrent ma capacité de résistance.
Bien à toi,
Jean-Jacques

N.B. : "Défense de", signé Birgé Gorgé Shiroc, est en vente sur le site du Drame.

Ecrit par : sébastien
Mes laveries automatiques ? quelle mémoire :-) il n'y en avait qu'une, et elle a cessé son activité peu après Défense de ... Je ne me souvenais pas de cet aller et retour de la bande 8 pistes ... par contre le fait que tu en ai écoulé des centaines plus tard ne m'étonne pas vu ta pugnacité à défendre ton art. Je me souviens aussi de l'anecdote Alan Silva et Noah Howard, j'en souris encore. Quant au fait que tu vives confortablement de ta musique ne m'étonne pas vraiment ... on vit une drôle d'époque. Jeune homme de 22 ans, moi en 75 ? c'était 27, quelle différence ...
Allez, amicalement :-)

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Merci pour ton message amical. Je t'envoie mes amitiés à mon tour, le temps effaçant les moments désagréables pour en conserver les meilleurs. Je n'oublierai jamais l'étonnante soirée où nous nous sommes rencontrés ni l'effervescence de nos enregistrements dans le "studio Sun". Porte-toi bien ;-)