C'est le titre de l'exposition Edgard Varèse qui se tient au Musée Tinguely de Bâle en Suisse jusqu'au 27 août. L'édition anglaise du catalogue est publiée par Boydell & Brewer (Melton, Suffolk), 500 pages réunissant de nombreux témoignages, photos, manuscrits, etc. Les découvertes se succèdent : une fugue à quatre voix en Mib majeur sur un sujet d'Ambroise Thomas, des pages d'Œdipe et le Sphynx annotées par Hugo von Hofmannstahl, une liste manuscrite des œuvres de jeunesse perdues (Trois poèmes des brumes / La rapsodie romane / Mehr Licht / Gargantua / Prélude à la fin d'un jour / Les cycles de la Mer du Nord /...), la recopie de Varèse d'un passage de Salomé de Richard Strauss qu'on retrouvera "cité" dans Amériques, une lettre de Debussy, une dédicace de Luigi Russolo sur une page de garde de L'art des bruits, des tableaux peints par le compositeur, les conditions d'adhésion à son Laboratoire de Musique Nouvelle, ses gongs et sirène, des ondes martenot, un Theremin et un violoncelle Theremin, le livre d'Asturias annoté pour la composition d'Ecuatorial, ses projets multimédia pour L'Astronome et Espace, des photos avec Antonin Artaud tandis qu'ils travaillaient à Il n'y a plus de firmament, une page de Tuning Up (œuvre découverte pour la première fois dans la remarquable "intégrale" de Riccardo Chailly, double album Decca 460 208-2, dans laquelle figure aussi Un grand sommeil noir et Dance for Burgess), des bouts de conférences dont une sur Schönberg, des études sur le poème d'Henri Michaux Dans la nuit, tout cela réuni grâce à la Fondation Paul Sacher.
Le chef d'orchestre Peter Eötvos raconte que Frank Zappa enregistra Hyperprism, Octandre, Intégrales, Density 21.5, Ionisation, Déserts et une version remastrerisée du Poème Électronique (ainsi que les Interpolations de Déserts) avec l'Ensemble Modern qu'il dirigeait. "Le premier ionisateur", Nicolas Slonimsky, qui avait près de cent ans à cette époque, dirigea à son tour une version de Ionisation, puis ce fut au tour de Zappa. Ces enregistrements de l'automne 1992 n'ont jamais été publiés.
J'ai découvert Varèse en 1968 grâce au premier album de Zappa, Freak Out. Sur les notes de la double pochette étaient retranscrits en anglais la phrase d'un français : "The present-day composer refuses to die" ("le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir", sentence que l'on retrouvera ensuite sur tous les disques de Zappa). Rentré en France, j'achetai les deux seuls 33 tours disponibles du Bourguignon émigré à New York, dirigés par Robert Craft. Le choc fut aussi phénoménal et déterminant que venait de l'être celui des Mothers of Invention. Toute organisation de sons pouvait être considéré comme de la musique ! Je réécoutais sans cesse Déserts et Arcana. Ces masses orchestrales produirent sur moi un effet que je n'ai eu de cesse de rechercher depuis, d'abord avec mes synthétiseurs, puis avec le grand orchestre du Drame ou le Nouvel Orchestre Philharmonique, mais je ne fus heureux du résultat qu'avec la création du module interactif Big Bang réalisé avec l'aide de Frédéric Durieu (accessible sur le site du CielEstBleu, premier chapitre de Time). Entre temps, je lus et relus avec ahurissement les Entretiens avec Georges Charbonnier (ed. Pierre Belfond), chaque pensée de Varèse est visionnaire, il rêve de ce qui est devenu aujourd'hui possible grâce aux nouvelles technologies (synthèse, échantillonnage, opéra multimédia, musiciens issus du jazz, etc.). Je pense souvent à lui en regrettant qu'il n'ait pas connu les avancées techniques qui lui auraient permis de mettre en action ses idées prémonitoires. Je trouvai quelques autres ouvrages parmi lesquels ses Écrits ou le livre de Fernand Ouelette, mais les plus belles surprises furent l'acquisition d'un 33 tours où figuraient la première de Ionisation dirigé par Slonimsky en 1934 (avec le premier enregistrement de Barn Dance et In the Night de Charles Ives, ainsi que Lilacs de Carl Ruggles), la réédition du fameux disque original EMS 401 supervisé par Varèse lui-même et commenté par Zappa (Idol of my youth) ou les pièces dirigées par Maurice Abravanel. L'interprétation de Chailly m'a d'autre part convaincu plus que celles de Pierre Boulez ou Kent Nagano...
J'en ai déjà parlé, mais Edgard Varèse m'a même semblé apparaître comme l'initiateur du free jazz ! En 1957, il dirige des jam sessions dont il utilisera des extraits dans le Poème électronique. Y participent Art Farmer (tp), Teo Macero (t sax - futur producteur de Miles Davis), Hal McKusik (cl, a sax), Hall Overton (p), Frank Rehak (tb), Ed Shaughnessy (dms), ainsi que Eddie Bert (tb), Don Butterfield (tuba) et Charles Mingus (cb) lui-même, à qui la paternité du free jazz est habituellement attribuée. On sait aussi que Charlie Parker avait exprimé le désir de prendre quelques leçons avec Varèse en 1954 sans que cela puisse se concrétiser (lire From Bebop to Poo-wip..., le passionnant article d'Olivia Mattis dans le catalogue)... Il y a quelques années, Robert Wyatt me confia une copie de ces enregistrements, cassette que lui avait remise le réalisateur Mark Kidel. L'écoute de cette bande est en effet plus que troublante.
Commentaires
Ecrit par : bbaum
D'accord avec l'importance de Varese, par Zappa si tu veux. Mais ou est John Cage? Je ne suis pas forcement un partisan de Cage, mais ses idees me semblent assez semblables a elles de Varese.
Ecrit par : jjb
Je parlais seulement de mes goûts.
Raccourci :
Varèse et Schönberg ont donné naissance à toute la musique du XXième siècle. Schönberg, adaptant Bach, voulait assurer la suprématie de la musique allemande pour un siècle, et il a réussi, École de Darmstadt aidant. Varèse, plus berliozien, a généré l'électroacoustique et pratiquement tout ce qui n'était pas sériel ! D'autres, plus classiques, ont été récupérés par les musiques populaires, la pop music... Je pense à Stravinsky, à Satie, à Bartok par exemple.
L'influence de Cage, fils de Ives et de Varèse (question de générations), a débordé du cadre strictement musical. C'est sa pensée plutôt que ses oeuvres qui a été déterminante.
Schönberg a bétonné ses positions par des écrits théoriques.
Varèse a produit, peu, et il a rêvé l'avenir...
Ecrit par : bbaum
Vous parlez de "mes gouts," et c'est vous qui a ecrit "Toute organisation de sons pouvait être considéré comme de la musique !" C'est ce sens qu m'a fait penser a Cage, surtout 4'33".
Ecrit par : jjb
Touché ! Au début d'Un Drame Musical Instantané, nous nous posions toutes ces questions, surpris par l'immensité du champ des possibles. J'avais téléphoné à John Cage et l'avais rencontré à l'Ircam alors qu'il préparait "Roaratorio", une des plus grandes émotions de ma vie de spectateur. Nous étions au centre du dispositif multiphonique. Cage lisait "Finnegan's Wake", il y avait un sonneur de cornemuse et un joueur de bodran parmi les haut-aprleurs qui nous entouraient. Cage avait enregistré les sons des lieux évoqués par Joyce. On baignait dans le son... Je lui avais apporté notre premier album "Trop d'adrénaline nuit" pour discuter des transformations de modes de composition avec l'apport de l'improvisation, nous l'appelions composition instantanée, l'opposant à composition préalable... J'étais également préoccupé par la qualité des concerts lorsque Cage y participait ou non. C'était le jour et la nuit. Nous avions parlé des difficultés de transmission par le biais exclusif de la partition, de la nécessité de participer à l'élaboration des représentations...Plus tard, le Drame avait joué une pièce sur des indications de Cage. C'était pour l'émission d'une télé privée, Antène 1, réalisée par Emmanuelle K. Je me souviens que nous réfutions l'entière paternité de l'œuvre à Cage ! Nous nous insurgions contre les partitions littéraires de Stockhausen qui signait les improvisations (vraiment peu) dirigées, que des musiciens de jazz ou assimilés interprétaient. Cela me rappelle les relevés que faisait Heiner Goebbels des improvisations d'Yves Robert ou de René Lussier, et ensuite il réécrivait tout ça et leur demandait de rejouer ce qu'ils avaient improvisé, sauf que cette fois c'était figé et c'était lui qui signait. Arnaque et torture ! Pourtant j'aime beaucoup les compositions de Goebbels.Cage est, avec Mingus, le seul compositeur que nous ayons abordé avec le Drame...
Ecrit par : huret
Ne jamais oublier que c'est varèse qui a dit : " ce n'est pas moi qui suis en avance sur mon époque, mais plutôt les gens qui sont en retard sur la leur" !
Ecrit par : Laure Nbataï
Qu'est-ce que c'est de la musique "jolie" ? C'est quoi le "beau" ? Retournez, jeune homme, à vos études, le confort familial dont vous semblez bénéficier n'est pas forcément le meilleur des encouragements. L'inculture génère tant d'arrogance... Vous vivez dans un autre siècle, même le XXième est déjà terminé, vous avez l'air de l'ignorer, vous en avez même les paroles. Alors bon courage... Et à la soupe !
Ecrit par : Compositeur de Musique de Film
lol huret :)
ceci dit, cette remarque ne serait-elle pas un peu prétentieuse de la part d'un compositeur qui n'a pas vraiment fait des choses "jolies"...
peut etre qu'elles sont intéressantes, certes, mais encore aujourdh'ui, je crois que personne ne peut dire que du varese c'est "beau"...
(un peu comme boulez finalement)
non ?