C'est une sale histoire : comment une œuvre d'auteur devient un produit formaté pour la télé ; comment, malgré un procès gagné contre un producteur indélicat, le "final cut" du réalisateur est bafoué par le mépris des décideurs, de ceux qui s'arrogent de penser à la place du public. Le film diffusé n'est pas de Françoise Romand.
Résumons. Françoise Romand réalise Si toi aussi tu m'abandonnes, un film sur l'adoption internationale, en faisant le portrait d'un jeune Colombien adopté par une pieuse famille française. Le film terminé ne plaît pas à France 3 parce qu'il n'impose pas "une" lecture mais qu'il joue de ses ambiguïtés, posture incompatible avec la "politique" actuelle des chaînes. Françoise, bonne fille, entend les critiques et rectifie son montage, mais refuse d'ajouter un commentaire qui prend les spectateurs pour des débiles à qui il faut tout expliquer, comme le lui ordonne le puissant Serge Moati, patron d'Image et Compagnie, la société de production. Elle ne souhaite pas non plus interviewer les "spécialistes" tel le directeur de la DDASS ou je ne sais quel psy de service. Elle résiste également à couper la scène du cauchemar de José qu'elle a demandé au plasticien Nicolas Clauss d'illustrer en animation Director. Françoise a toujours fait entrer la fiction, la mise en scène, dans ses documentaires (Mix-Up ou Méli-Mélo, sorti en dvd chez Lowave, Appelez-moi Madame, Les miettes du purgatoire, un autre film interdit de Françoise qui ébrèche la religion, ou Thème Je en sont de brillants témoignages). Elle n'a jamais non plus écrasé ses films avec le moindre commentaire. La production réclame 23 884,01 euros pour faire modifier le film par une autre réalisatrice, mais Image et Compagnie est heureusement déboutée, Françoise se battant sur le fait que son film est fini et que la manip reviendrait à court-circuiter le final cut cher à l'exception culturelle française. La Scam prend en charge les frais d'avocat ; Agnès Varda, Gérard Mordillat, Marcel Trillat, Pascale Dauman, Jean-Pierre Thorn, Ange Casta et le monteur Julien Basset témoignent en sa faveur. De la partie adverse, Serge Moati est cité comme unique témoin !! Après deux ans d'emmerdements, le jugement accorde le droit moral à la réalisatrice et des dommages et intérêts, il est vrai, très symboliques, officiellement elle a gagné le procès.
La semaine dernière, sans l'avertir, France 3 diffuse le film dans le cadre de "La case de l'Oncle Doc" (la référence à l'Oncle Tom, le collabo par excellence, n'est pas inintéressante). Stupeur et tremblements, c'est la version Image et Compagnie qui passe à l'antenne ! La musique que j'ai composée est remplacée par celle du compositeur de Ripostes (évitant ainsi tout conflit avec la Sacem), les animations de Clauss sont pratiquement toutes supprimées (prétexte initial de la chaîne : "c'est pour Arte, on dirait du Michaux"), mais surtout le sens du film est totalement modifié. Là où Françoise montre de la compassion pour son personnage, la version Image et Compagnie en dresse un portrait à charge. Là où Françoise montre les responsabilités de la famille d'adoption qui a d'ailleurs refusé d'être filmée, on se dit que les parents n'ont vraiment pas eu de chance de tomber sur un enfant violent ; cela ne donne certainement pas envie d'adopter un gamin ! Dans la version diffusée, tous les entretiens avec José tournés à l'église ont été expurgés, tiens tiens (je les avais sonorisés aux grandes orgues de Sainte Elisabeth). Les accointances avec les Scouts d'Europe ont ainsi été gommées. Par contre, nombreux nouveaux témoignages chargeant le jeune Colombien ont été ajoutés. Pas assez puisque la version diffusée ne fait que 45 minutes malgré les documents d'archives abondants et insignifiants qui jalonnent la chose. La commande initiale était évidemment de 52 minutes, durée du film de Françoise. Il faudrait rentrer dans les détails du jugement pour comprendre comment le producteur et la chaîne prétendent contourner le droit de la réalisatrice en diffusant un film honteux, tant dans les méthodes employées que dans le résultat.
Le film de Françoise, le seul "auteurisé", est une œuvre de création où le travail sur le son, l'image et le montage est exemplaire. C'est le portrait complexe d'un jeune homme prisonnier d'une toile d'araignée aux ramifications sociales passionnantes qui, sans doute, sont à l'origine de sa personnalité acquise, tandis que la version formatée présente un reportage affligeant, banal, ennuyeux, qui laisse croire que la cause de la violence de José vient de ses racines lointaines... La comparaison entre les deux devrait faire l'objet d'une analyse dans toutes les écoles de cinéma et les débats citoyens, car c'est la démonstration éclatante de ce qu'est le formatage. Des documentaristes se sont d'ailleurs récemment réunis au sein du ROD, le Réseau des Organisations du Documentaire, pour dénoncer le formatage de leurs films et assurer la pérennité et l’essor du documentaire sur les chaînes des télévisions publiques. "Dénonçant la politique affichée et officielle (c'est pas courant de voir cela noir sur blanc) de France Télévision d'influencer ses réalisateurs et scénaristes de documentaires dans le sens du poil du public, pour qu'il ne zappe pas... Tout leur site est un appel à la réflexion sur le thème de la difficulté de réaliser des documentaires de création aujourd'hui (merci Antoine pour ce lien précieux)." À suivre.
Commentaires
Ecrit par : Gnosis
I really like your blog. It's unique. Very interesting posts indeed.
C'est un bon blog, mais c'est aussi dommage parce que je ne peux pas comprendre bien francais. :)
Cheers,
Gnosis
Ecrit par : Marie-Claude CHIVOT
N'ayant vu que la version diffusée par France 3, je ne peux évidemment pas me rendre compte de ce qu'était l'oeuvre de la documentariste.
Mais je peux vous assurer que le film que j'ai vu ne m'a semblé ni banal, ni ennuyeux, et qu'il ne s'agit pas d'un portrait à charge. La relation instaurée entre l'auteure et José a permis à celui-ci de s'exprimer de manière à la fois juste et émouvante. Les interventions de sa compagne et le témoignage de l'autre jeune homme colombien adopté ont enrichi la compréhension de sa trajectoire. Il me semble que pour ceux qui ne connaissent pas cette question de l'adoption, José a ouvert de nouvelles voies.
La qualité humaine du documentaire reste intacte.
Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Le film diffusé sur France 3 semble avoir été très bien reçu par la critique en général. Cela devrait inciter les intéressés à désirer comparer les deux versions, exercice qui pourrait être du plus haut intérêt pour quiconque s'intéresse à la crise que traverse actuellement la télévision. Je vous renvoie au texte fondateur du ROD, aux témoignages de nombreux auteurs adhérents à la SCAM ou/et à la SRF. Pour juger si la qualité humaine du documentaire est restée intacte, il faudrait sérieusement que vous voyez la version originale. La démonstration est éclatante !
Il ne faudrait pas pour autant qu'une polémique sur la qualité des deux films occulte une question beaucoup plus grave, la défiguration d'un film d'auteur par son producteur qui prétend défendre ses auteurs contre les chaînes : Un producteur, même soumis à la forte pression des chaînes doit pouvoir se batter pour conforter ses troupes et défendre les talents. Il est capital pour moi de ne jamais se désolidariser dans l'échec. C'est une des vertus d'Image & Compagnie : les gens qui entrent chez nous savent qu'on les défendra bec et ongles. car je crois que la création, ce passsager clandestin du paquebot télévision, est plus que jamais un exercice incertain (Entretien avec Serge Moati dans Le Film Français n°2931, 12 avril 2002). On croit rêver. La pratique dément ces affirmations démagogiques. En France, le "final cut" du réalisateur semble un vœu pieu si un producteur peut faire refaire un film comme il l'entend sous le fallacieux prétexte qu'il ne serait pas terminé. Entendez donc : pas terminé selon ses ordres ! "Pliez-vous ou vous serez tricard" est une phrase qu'ont entendue maint réalisateur... Les suggestions d'un producteur peuvent être écoutées et suivies par tout réalisateur à condition que cela n'altère pas son esthétique et son éthique. La filmographie de Françoise Romand (dont on espère la sortie en salles pour la rentrée de septembre) montre une morale (au sens coctalien où toute œuvre est une morale) incompatible avec les ordres de la production, et il aurait été souhaitable que celle-ci en prenne connaissance avant d'engager la réalisatrice.
Ecrit par : francoise romand
Bonjour,
vous avez peut-être lu mon nom au générique de "Si toi aussi tu m'abandonnes" diffusé dans "La case de l'Oncle Doc" sur France 3 le samedi 7 avril 2007 suivi de 2 rediffusions.
Ce film n'est pas celui que j'ai réalisé !!!
J'ai bien réalisé, en effet, un film, intitulé "Si toi aussi tu m'abandonnes" et, parce que je ne me suis pas pliée aux injonctions de Serge Moati, il a engagé une autre réalisatrice pour une nouvelle version correspondant aux exigences de la chaîne.
J’ai réagi (soutenue par la SCAM*) et j'ai gagné le procès contre le producteur Image et Compagnie (Serge Moati) pour la défense de mon droit moral.
Malgré cela, France 3 a diffusé sans me prévenir, une version dont j'ignorais tout.
J'ai découvert ainsi à l'antenne un reportage recomposé à partir de mon film.
Ce reportage tant dans le fond que dans la forme est à l'opposé de ma démarche.
Si on regarde les 2 versions, on a une démonstration éblouissante du formatage des documentaires dont nous sommes tous victimes, auteurs et spectateurs.
bien à vous
Françoise Romand
www.romand.fr
* Société Civile des Auteurs Multimédia