''L'État veut-il tuer Internet en France ?''
Article du Monde du 20 avril 2007 par Philippe Jannet.

Discrètement, en marge de la campagne, le gouvernement prépare un décret qui, s'il était appliqué, tuerait l'Internet "made in France". En effet, sous prétexte de surveiller au plus près les internautes, un décret d'application de la loi sur la confiance dans l'économie numérique du 21 juin 2004, exige que les éditeurs de sites, les hébergeurs, les opérateurs de téléphonie fixe et mobile et les fournisseurs d'accès à Internet, conservent toutes les traces des internautes et des abonnés au mobile, pour les délivrer à la police judiciaire ou à l'Etat, sur simple demande.

Au-delà du coût incroyable que cette conservation représenterait, cette mesure ne pourrait que déclencher une défiance immédiate des Français à l'égard de leur téléphone mobile ou fixe, comme à l'égard des acteurs français d'Internet, assassinant instantanément l'économie numérique française, pourtant décrite comme stratégique par nos chers candidats.

Le décret en préparation exprime le fantasme "Big Brother" : tout savoir sur tout et tous, même l'impossible. Selon ce texte, les opérateurs téléphoniques, les fournisseurs d'accès à Internet, les hébergeurs et les responsables de services en ligne (sites Web, blogs, etc.), devraient conserver pendant un an à leurs frais toutes les coordonnées et traces invisibles que laissent les utilisateurs lors d'un abonnement téléphonique ou à Internet, lors de leurs déplacements avec un téléphone allumé, lors de chaque appel ou de chaque connexion à Internet, de chaque diffusion ou consultation sur le Web d'un article, d'une photo, d'une vidéo, ou lors de chaque contribution à un blog.

En substance, devraient être conservés les mots de passe, "pseudos", codes d'accès confidentiels et autres identifiants, numéros de carte bancaire, détails de paiement, numéros de téléphone, adresses e-mail, adresses postales, le numéro de l'ordinateur ou du téléphone utilisé, le moyen d'accès à un réseau, les date et heure d'appel, de connexion et de chacune de leurs consultations ou contributions sur un site Internet.

À tant vouloir être exhaustif, le texte imposerait d'identifier quiconque, en France, aura mis en ligne, modifié ou supprimé une virgule dans son blog, un "chat", ou sur le Web. Techniquement, on peut, certes, tenter de savoir qui s'est connecté à un site et constater sur Internet ce qu'il diffuse à un instant donné.

Mais en cherchant à conserver la trace de la publication d'un contenu qui aura, par la suite, été retiré, le texte impose de facto de mémoriser systématiquement tout ce qui est mis en ligne, modifié et supprimé sur "l'Internet français". De l'avis unanime des spécialistes, c'est économiquement et techniquement impossible. Même les Etats-Unis de George W. Bush et leur "Patriot Act" post-11-Septembre n'ont jamais envisagé pareille conservation ou réglementation, qui soulèverait sans doute l'opinion publique américaine d'aujourd'hui, mais s'opère sans bruit en France.

Le coût, aussi bien pénal qu'économique, d'un tel dispositif serait colossal pour la France. En cas de résistance, ou juste de passivité, la sanction encourue est lourde : les fournisseurs d'accès à Internet ou les sites Internet français qui ne conserveraient pas toutes ces données seront passibles de 375 000 euros d'amende et leurs dirigeants, d'un an d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende, sans compter la fermeture de l'entreprise, l'interdiction d'exercer une activité commerciale, etc.

Lors d'une réunion organisée en catimini le 8 mars 2007 par les ministères de l'intérieur et des finances - le ministère de la justice jouait, une nouvelle fois, les absents -, certains professionnels ont fait valoir, notamment, que cette conservation leur coûterait très cher en stockage informatique et en moyens humains. De plusieurs dizaines de milliers à plusieurs millions d'euros par an de perte nette.

Pourtant, la plupart des sites Web, les Web radios, les blogs, la vidéo à la demande ou mobile, sont encore en quête d'un modèle économique pérenne. Déjà insécurisée par la complexité des enjeux de propriété intellectuelle, l'économie numérique de demain - celle du contenu et pas seulement de l'accès - serait encore fragilisée par une telle surenchère réglementaire franco-française.

En imposant aux entreprises françaises d'être des auxiliaires de justice ou des "indics", l'Etat fragilise tout un pan de l'économie de demain et de la démocratie d'aujourd'hui, en favorisant qui plus est, la domination déjà outrancière des grands acteurs internationaux de l'Internet, qui ne seront pas impactés à l'étranger. Jusqu'alors, seuls les fournisseurs français d'accès à l'Internet et hébergeurs étaient soumis à cette exigence et l'Etat, qui avait promis des compensations financières aux coûts induits par une surveillance des moindres faits et gestes de leurs clients, met tant de mauvaise grâce à s'acquitter des indemnités dues que certains d'entre eux ont renoncé à en réclamer le règlement, préférant envisager la délocalisation pure et simple de leurs activités...

Ces menaces proférées par quelques poids lourds de l'Internet en France font sourire Bercy, qui semble n'avoir pas encore compris qu'Internet est un réseau mondial dont de nombreux prestataires peuvent s'établir et payer leurs impôts presque où bon leur semble.

Il reste que la confusion des genres est totale. Toutes les données conservées seraient accessibles à la police administrative (RG, DST, etc.) comme à la police judiciaire, pendant un an. Les réquisitions administratives pour la "prévention du terrorisme" seraient également conservées un an dans des fichiers tenus par les ministères de l'intérieur et de la défense. Les réponses à ces mêmes réquisitions - nos traces, donc - seraient, pour leur part, conservées pendant trois ans supplémentaires et communicables à la police judiciaire.

Ainsi, des données récoltées sur la base de requêtes administratives initialement motivées par la prévention du terrorisme pourraient se retrouver dans le dossier d'un juge d'instruction en charge d'une affaire de droit à l'image, de diffamation ou de contrefaçon, par exemple, sans que les personnes mises en cause par des traces informatiques vieilles de 4 ans, puissent connaître - ni contester - l'origine ou la pertinence de ces données, ni le contexte dans lequel elles avaient été recueillies, en dehors de toute procédure judiciaire, sans magistrat ni contradictoire, quatre ans auparavant.

Ce projet de décret constitue donc une véritable menace de mort. Il est inquiétant pour trois raisons essentielles. D'abord, le coût. A vouloir faire conserver et restituer par les entreprises, sous peine d'investissements à perte, de prison et d'amendes, des traces qu'elles n'ont pas de raisons ou de possibilité d'avoir, la France créerait une distorsion de concurrence au détriment de sa propre économie numérique, pourtant motrice de notre croissance. Un internaute choisira plus aisément un site non surveillé qu'un site français pour s'informer, même s'il n'a rien à craindre de sa recherche.

Ensuite, la confusion entre le renseignement d'Etat et la justice, qui relègue la séparation des pouvoirs au rang de fiction juridique. Enfin, le risque qu'un tel dispositif ferait peser sur la régularité des procédures judiciaires au regard de notre procédure pénale. C'est-à-dire le risque de priver une politique de sécurité de toute efficacité.

Certes, le gouvernement consultera la CNIL, brandie en épouvantail par les ministères. Mais l'avis de celle-ci, même défavorable, sera dépourvu du moindre effet juridique depuis la refonte de la loi informatique et libertés intervenue en 2004. Certes, l'équilibre entre sécurité, croissance, libertés et efficacité est complexe. Au demeurant, aucune de ces valeurs ne s'illustre dans ce projet de décret, dont la rédaction est aujourd'hui laissée à un consensus entre technocrates et techniciens qui, quels que soient les résultats des échéances électorales, seront encore là demain.

Ce qui pourrait n'être qu'un décret illisible de plus est aujourd'hui une menace de mort pour le développement du numérique en France et pour tous les acteurs concernés de près ou de loin par celui-ci, de la presse aux blogueurs, en passant par la grande distribution, les opérateurs de téléphonie, les fournisseurs de logiciels, les fabricants d'ordinateurs, etc.

Sous prétexte de lutter contre la menace réelle du terrorisme, l'Etat français prend - comme aucun autre - le risque de tuer une part non négligeable de l'avenir du pays, sans aucun état d'âme et dans le silence assourdissant d'une campagne présidentielle omniprésente sur Internet, mais muette sur le développement de l'Internet.

Philippe Jannet est président du Groupement des éditeurs de sites en ligne (Geste).
Le Geste regroupe les principaux éditeurs de sites en ligne français, qu'il s'agisse de portails généralistes (Yahoo ! France, Google), d'organismes ou d'entreprises (INA, UFC Que choisir, Manpower, Comareg, France Télécom, Bouygues Télécom, etc.), ou encore de sites de chaînes de télévision (TF1, France télévision, M6, etc.), de radios (Radio France, Skyrock, RTL, RFI, etc.), d'agences (AFP), de journaux (Le Figaro, Les Echos, Libération, Le Monde, L'Equipe, Le Point, L'Express, Le Nouvel Observateur, Le Parisien et les journaux du groupe Hachette Filipacchi Multimedia, etc.).

Ecrit par : Jean
La peur contre la peur est le pire des arguments et Sarkozy reussira d'autant son coup que l'on reagira ensuite. Penser que la ligne Maginot Royal est le seul rempart pour arreter Sarkozy (avec le classique "apres on verra" qu'on nous a deja servi en 2002, apres on a rien vu ou si plutot on a vu Sarkozy, tres heureux du vote anti Le Pen qui a fait sa couche) est le meilleur argument pour justifier le choix Sarkoziste comme seul de deux alternatives. L'ex ministre de l'Interieur, pourfendeur de Mai 68, s'est d'ailleurs felicite du fort taux de participation au premier tour (taux de participation qui convient parfaitement a ses plans). Traiter ceux qui votent blanc (vote recemment defendu dans ce blog) ou qui s'abstiennent, de criminels est une forme d'acceptation du Sarkozysme deja affirmee.

Ecrit par : Max
La surveillance d'Internet et des e-mails personnels en France est effective et legale depuis aout 2002

Ecrit par : Origine du 1er mai
1er - 4 mai 1886 : Grèves, manifestations et attentats à Chicago

LUTTE DE CLASSE A CHICAGO

La journée (du 1er mai) fut marquée par une tache de sang, à Milwaukee. Devant l'ampleur du mouvement, les autorités envoyèrent des renforts de police. La foule leur jeta des pierres. Il y eut une fusillade et, finalement, neuf personnes furent tuées.

A Chicago, le 3 mai, se produisirent des événements plus tragiques encore qui devaient assurer au 1er Mai 1886 et à la date du 1er Mai en général un retentissement mondial.

Les travailleurs de Chicago, malgré les efforts de leurs organisations, vivaient pour la plupart dans les pires conditions. Beaucoup travaillaient encore quatorze et seize heures par jour, partant au travail dès quatre heures du matin, ne revenant à la maison qu'à sept ou huit heures du soir, même plus tard, de telle sorte qu'ils ne voyaient jamais leurs femmes et leurs enfants à la lumière du jour. Les uns couchaient dans des corridors ou dans des greniers, les autres dans des taudis où trois ou quatre familles s'entassaient. Les sans-logis abondaient; on en voyait ramasser des débris de légumes dans les poubelles, comme les chiens, ou acheter chez le boucher quelques centimes de rognures. D'un autre côté les employeurs avaient, en général, une mentalité de cannibales. Les journaux à leur dévotion écrivaient noir sur blanc que le travailleur devait se guérir de son orgueil et être réduit au rôle de machine humaine." Ils trouvaient que le plomb était "la meilleure nourriture qu'on puisse donner aux grévistes". Le Chicago Times osa écrire : La prison et les travaux forcés est la seule solution possible de la question sociale. Il faut espérer que l'usage en deviendra général.

Il n'est pas besoin de dire que sur la base d'un pareil état de choses l'esprit de révolte grandissait dans la classe ouvrière, d'autant plus que Chicago, depuis toujours le centre le plus puissant de l'agitation révolutionnaire aux Etats-Unis, était devenu le quartier général du mouvement anarchiste d'Amérique.

Celui-ci, après avoir boudé au début l'action pour les huit heures, l'avait ensuite appuyée de toute son ardeur combative. Il lui apportait en outre le poids local de sa presse qui était loin d'être négligeable. L'Arbeiter Zeîtung en langue allemande, de tri-hebdomadaire et social-démocrate de gauche, était devenu quotidien libertaire sous la direction du Hessois Auguste Spies, alors âgé de 31 ans et en Amérique depuis 1872. L'Alarm, hebdomadaire en langue anglaise, avait pour rédacteur en chef Albert Parsons, américain dont un des parents avait combattu aux côtés de Washington au cours de la guerre de l'Indépendance. Il avait décliné en 1879 la candidature à la présidence des Etats-Unis offerte par le Parti socialiste ouvrier. Lizzie M. Schwab, plus tard Lizzie M. Holmes , le secondait, tandis que son mari, Michel Schwab, né à Mannheim en 1853, rédigeait avec Spies le Vorbole et Die Fakel, tous deux hebdomadaires.

Autour de ces organes et de huit ou dix groupes rassemblant près de 2000 membres, tout un noyau de militants brillants, remueurs d'idées à l'âme d'apôtre et au tempérament de feu, se dépensait sans compter. Parmi eux émergeaient William Holmes, auteur de différentes brochures, propagandiste aussi infatigable qu'Albert Parsons, Lucy E. Parsons, William Snyder, Thomas Brown, Sarah E. Ames, William Patterson, Dr James D. Taylor et tous ceux qui avec Spies, Albert Parsons et Michel Schwab deviendront les "martyrs de Chicago" : le sujet anglais Samuel Fielden, ouvrier du textile; Georges Engel, Louis Lingg, Adolphe Fischer, tous trois nés en Allemagne et Oscar Neebe, riche banquier né à Philadelphie en 1846, descendant d'une famille hollandaise. C'est à ce dernier qu'on doit en grande partie la réduction des heures de travail des ouvriers boulangers, des ouvriers brasseurs, des commis d'épicerie et des employés de commerce de Ia grande cité de l'Illinois.

Les travailleurs de Chicago, habitués aux meetings en plein air, aux immenses cortèges, aux pique-niques monstres, aux bagarres de rue avec bannières rouges et noires et le plus large déploiement d'insignes et de tracts, un moment même encadrés par des groupes d'auto-défense armés, répondirent en grand nombre par la grève, le 1er Mai 1886, à l'appel des diverses organisations.

On conçoit qu'une lutte longtemps couvée et devenue acharnée, ne pouvait s'arrêter du jour au lendemain. L'agitation et la fièvre ne tombent pas si vite. Il restait encore 35 à 40.000 grévistes sur la brèche les jours suivants et, d'autre part, de nombreux travailleurs se trouvaient lock-outés ou jetés à la rue par les patrons. C'est notamment ce qu'il advint à la grande usine de machines agricoles Cyrus Mc Cormick.
Elle avait renvoyé 1200 ouvriers qu'elle avait partiellement remplacés par des "scabs" ou jaunes embauchés dans les villes voisines. Elle disposait en outre d'équipes de Pinkerton, détectives armés fournis par une agence privée, individus sans scrupules multipliant les provocations, sûrs de la complaisance policière et de l'impunité judiciaire.

Mai 1886 Chicago : la police charge la tribune.

MASSACRE DES 3 ET 4 MAI 1886

A la fin de l'après-midi du 3 mai, 7000 à 8000 grévistes s'étaient portés à la sortie de l'usine pour conspuer les jaunes. Ils se heurtèrent aux forces policières qu'ils accueillirent à coups de pierres. De la foule partit même, dit-on, quelques coups de revolver. Une mêlée s'ensuivit. Aux coups de revolver des Pinkerton firent écho les coups de revolver et de fusils à répétition des policiers officiels arrivés en renfort. La foule dut s'enfuir. Elle laissait sur place six morts et une cinquantaine de blessés. Bien d'autres victimes et de nombreuses arrestations s'ajoutaient à ce sanglant tableau.

L'indignation des travailleurs se traduisit par l'appel suivant que lança le lendemain l'Arbeiter Zeitùng et qui rappelle par sa sauvage virulence la protestation de Blanqui en 1848 à l'annonce du massacre de Rouen :

La guerre des classes a commencé.
Hier, on a fusillé les travailleurs, en face de l'usine Mc Cormick. Leur sang crie vengeance!
Qui pourrait douter que les tigres qui nous gouvernent sont avides du sang des travailleurs !
Mais les travailleurs ne sont pas des moutons.
A la Terreur-Blanche, ils répondront par la Terreur-Rouge.
Mieux vaut la mort que la misère !
Si l'on fusille les travailleurs, répondons de telle façon que nos maîtres s'en souviennent longtemps.
C'est la nécessité qui nous fait crier : Aux armes !
Hier les femmes, les enfants de pauvres pleuraient leurs maris et leurs pères fusillés. Tandis que, dans les palais, les riches remplissaient leurs verres de vins coûteux et buvaient à la santé des bandits de l'ordre...
Séchez vos pleurs, vous qui souffrez. Ayez du cœur, esclaves ! Insurgez-vous

En même temps, les groupes anarchistes convoquaient la population à un meeting de protestation, place du marché au foin (Haymarket) à sept heures et demie du soir. Il était dit aux travailleurs à la fin de la convocation :
" Travailleurs, Armez-vous et apparaissez en pleine force : Workmen ! Arm yourself and appear in full force. "

C'était la confirmation de l'appel aux armes de l'Arbeiter Zeltung. Mais, au dernier moment, la manifestation prit un caractère pacifique. Il fut recommandé aux protestataires de se rendre au meeting sens armes, et le ménage Parsons prévoyait si peu ce qui allait arriver qu'il y emmena ses deux tout petits enfants.

Quinze mille personnes environ étaient au rendez-vous.
Du haut d'un char, Spies, Albert Parsons, Fielden prirent successivement la parole.
Tout se passait dans le calme. La foule allait se retirer quand des policiers firent irruption sur la place et commencèrent à disperser violemment les assistants. Le commandant n'avait pas fini de prononcer la phrase réglementaire en pareil cas qu'une bombe tomba dans les rangs des policiers, en couchant par terre une soixantaine. Deux furent tués sur le coup et six devaient mourir des suites de leurs blessures.
Ce fut le signal d'une panique folle et d'une bataille plus terrible que celle de la veille. Les policiers survivants, aidés par d'autres arrivés en renfort, ouvrirent un feu nourri sur la foule encore présente.
Le massacre fut épouvantable, mais il est impossible d'établir le douloureux bilan. Une dépêche d'agence de Chicago parle de plus de cinquante "émeutiers" blessés, dont plusieurs mortellement. Il faut voir là, évidemment une sous-estimation bien compréhensible.

Pour compléter cette répression sanglante, Chicago fut en état de siège et la population se vît interdire l'accès des rues pendant la nuit. La troupe occupa plusieurs jours certains quartiers et la police alla jusqu'à surveiller étroitement les enterrements des victimes de la tuerie, dans l'espoir de découvrir parmi les assistants les militants ayant échappé aux recherches. Un grand nombre furent arrêtés et on procéda à des perquisitions en masse. Toute l'équipe de l'Arbeiter Zeitung a présente au moment de l'opération policière fut appréhendée dans les ateliers du journal, notamment la compagne de Schwab et Lucy Parsons. Mais Albert Parsons, que la police désignait publiquement au début, comme le lanceur de la bombe, parvint à s'échapper.

Si l'on s'en rapporte à la déclaration postérieure d'un détective, l'auteur de l'attentat serait un anarchiste. allemand dont il avait découvert le refuge et dont il ne put obtenir l'arrestation. Ainsi, par une machiavélique combinaison, dans un sombre dessein, l'attentat pouvait être transposé du plan individuel sur le plan collectif. L'instruction aboutissait à meure en cause les militants dont on tenait à tout prix à se débarrasser. On avait l'espérance, en les faisant disparaître, d'en finir avec le mouvement révolutionnaire de Chicago. L'anarchiste allemand responsable ignorait naturellement ce plan odieux.

LE PROCES DE CHICAGO

L'instruction retint comme prévenus : Spies, Fielden, Neebe, Fischer, Schwab, Lingg, Engel et Albert Parsons. C'est seulement au bout de deux semaines et demie et après épluchage de 979 noms qu'un jury fut constitué, donnant toute garantie pour une condamnation impitoyable et exemplaire. La preuve devait en être fournie plus tard par des dépositions sous la foi du serment. Le ministère publie organisa lui-même des faux témoignages. Bref, ce fut une caricature de jury, d'instruction, de procès, une ignoble parodie de justice devant aboutir à un jugement de classe dans toute l'acception du terme.
"Il est vraiment difficile, a écrit Morris Hillquit, l'historien du socialisme aux Etats-Unis, d'en lire les comptes rendus sans en conclure que ce fut la plus monstrueuse caricature de justice qu'il fût jamais donné de voir dans un tribunal américain."

Le procureur requit la peine de mort, bien qu'il ait été impossible d'établir la moindre participation directe des inculpés à l'attentat. L'attitude de ceux-ci fut admirable. Parsons, réfugié chez des amis à Waukesha (Wisconsin) et qui avait les plus grandes chances de ne pas être découvert, se constitua prisonnier le jour de l'ouverture des débats pour partager le sort de ses camarades et, dit-il, "monter aussi, si c'était nécessaire, sur l'échafaud pour les droits du Travail, la cause de la liberté et l'amélioration du sort des opprimés "

Tous, pied à pied, durant le procès, tinrent tête aux chats-fourrés et, entre le verdict et le prononcé de la peine, ils élevèrent chacun selon leur tempérament un mâle réquisitoire, contre la société capitaliste.

" Ce fut, comme l'a écrit Robert Louzon, une magnifique affirmation de foi et de courage. "

Lucy Parsons a pieusement recueilli et intégralement publié ces ultimes déclarations. Il n'est peut-être pas de pages plus prenantes dans l'histoire de procès de révolutionnaires prolétariens, et il faut déplorer que son travail n'ait. pas fait l'objet d'une édition en langue française.

Spies, s'adressant au juge, parla " comme le représentant d'une classe au représentant d'une autre classe et traita l'avocat général Grinnel d'agent des banquiers et des bourgeois. Il évoqua les grands persécutés et se déclara prêt à les suivre.

Schwab, avec une émotion convaincante, peignit l'exploitation capitaliste qu'il avait douloureusement vécue en Europe et aux Etats-Unis. Neebe retraça les "crimes" qu'il avait commis en poussant à l'action syndicale. Fischer dénonça l'avocat général, en cas d'exécution, comme " un meurtrier et un assassin ". Engel et Vielden rappelèrent la misère, l'oppression et l'exploitation des travailleurs. Lingg se proclama un ennemi irréconciliable de la société bourgeoise et un partisan de la violence révolutionnaire. Albert Parsons montra que l'ordre capitaliste est basé, maintenu, perpétué par la force. et se livra à une comparaison audacieuse entre le rôle émancipateur de la poudre à canon refoulant naguère la puissance nobiliaire, et le rôle libérateur de la dynamite permettant au prolétaire moderne de tenir en respect ses oppresseurs. Spies, Neebe et Fielden ne manquèrent pas de revenir à la question de la réduction des heures de travail. Avec un ensemble impressionnant, tous firent preuve du plus grand esprit de sacrifice, réclamant ouvertement la mort.

Spies, qui aimait à rappeler le mot de Mirabeau : Ce n'est pas à l'eau de rose qu'on arrose le champ social, s'écria : "Si la mort est la peine qui doit frapper la proclamation de la vérité, alors, je serai fier d'en payer le prix. Pendez-moi", dit Neebe.
Pendez-moi, répéta Lingg.
Si ma vie, dit Fiedlen, doit servir à la défense des principes du socialisme et de l'anarchie, tels que je les ai compris, et dont je crois honnêtement qu'ils sont dans l'intérêt de l'humanité, je vous déclare que je suis heureux de la donner; et c'est un très bas prix pour un si grand résultat. Du fait de la grande et noble cause pour laquelle je m'apprête à mourir, écrivit le typographe Fischer aux camarades de son syndicat, ma route vers l'échafaud sera facile. "

La sentence rendue le 20 août 1886 condamnait les huit accusés à la pendaison. Toutefois, une mesure de grâce intervint pour Schwab et Fielden, dont la peine fut-commuée en prison perpétuelle, et pour Neebe qui s'en tira avec quinze ans de prison. Entre-temps, l'affaire était revenue en appel le 18 mars 1887 et, par arrêt du 20 septembre, le jugement avait été confirmé. La Cour Suprême des Etats-Unis ne consentit pas à casser le jugement pour vice de forme.


DENOUEMENT DU DRAME

L'avant-veille de l'exécution, Lingg, en fumant un cigare de fulminate, se suicida dans sa cellule dans l'espoir de sauver ses camarades. La veille, lors des adieux, des scènes atroces se déroulèrent, et, le matin même de l'exécution, Lucy Parsons était venue supplier les geôliers avec " des paroles à attendrir les fauves " qu'on lui permît une dernière fois d'embrasser son compagnon.
En vain. Elle s'était évanouie en poussant un cri tragique.
En vain également les gendres de trois des condamnés à mort essayèrent-ils de les voir.
On les écroua à la suite de leur refus de quitter la maison de force. Les geôliers furent aussi inflexibles que le gouverneur Oglesby qui ne tint aucun compte des pétitions et protestations innombrables reçues par lui, notamment un télégramme des députés de la Seine et un autre des députés de l'extrême-gauche française. Du reste, un des jurés, hors du tribunal, avoua cyniquement l'objectif poursuivi sous le couvert du jugement rendu : "On les pendra quand même. Ce sont des hommes trop dévoués, trop intelligents, trop dangereux pour nos privilèges".

Le supplice eut lieu le 11 novembre 1887, avant midi, dans la cour de la prison, cependant qu'aux abords et dans les rues environnantes, des cordons de troupe contenaient la foule.
Les quatre suppliciés moururent héroïquement.

Maurice Dommanget
Histoire du 1er mai (éditions du Monde Libertaire)

Ecrit par : Carel
Autant le recours au vote blanc prôné sur ce blog il y a quelques semaines dans un climat épouvantable d’appel au vote utile fut une bonne surprise, autant ce retournement pour le 2nd tour m’interroge. Le vote blanc (ou abstention) aurait-il soudainement perdu de sa valeur ou de son sens alors pourtant que les enjeux, les personnes, les peurs agitées sont strictement les mêmes ?
Le second tour ne serait-il pas plutôt l’examen auquel sont soumis notre détermination et la solidité des fondements de nos choix ?

Cette situation me fait penser aux grèves : il est toujours assez facile de faire grève le 1er jour quand une majorité de personnes se mobilise. Il est plus difficile de continuer le lendemain quand les camarades ont finalement décidé de reprendre le boulot, pourtant les mobiles restent bien là.

Tout cela interroge sur les limites, limite de l’action, limite de la sincérité par rapport à soi-même, limite de la liberté.

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Merci pour l'historique du 1er mai que j'avais relu récemment...
Rectificatif en réponse au commentaire de Jean : je ne pensais pas au vote blanc en parlant de criminels, mais aux inconscients qui voteront Sarkozy.
Mea Culpa qui rejoint l'explication de mon vote socialo au second tour, réponse au commentaire de Carel : je n'ai jamais accordé que très peu de valeur au vote démocratique. À chaque élection j'y consacre environ trente minutes, la majorité à lire les papiers des différents partis pour terminer dans l'isoloir où je choisis au premier tour le candidat qui s'éloigne le moins de mes idées. J'ai en effet l'habitude de voter utile au second. Cette fois, j'ai catégoriquement refusé de voter utile dès le premier. Ma colère et mon dépit devant le choix de plus en plus droitier et le clanisme de l'extrême-gauche m'ont suggéré le vote blanc, façon d'exprimer mon désaccord avec la mascarade des élections qui tiennent plus des jeux télévisés que de la politique. Il est possible que cette proposition du bulletin blanc devienne une position de principe, mais elle ne l'est pour moi pas encore. J'ai même fini par voter Besancenot sous les injonctions de ma fille. Après tout, si je construis ou détruis le monde je le fais un peu pour elle et ses congénères. Elsa pensait qu'il fallait permettre à Besancenot de rembourser sa campagne, mauvaise pioche. Mon refus de vote était perdu parmi les Témoins de Jéhovah et ceux qui hésitaient entre les principaux candidats. Difficile de souligner alors mes opinions en me polarisant sur le blanc. Ni le rouge ni le noir ne figuraient parmi les options. Que je m'exprime en public ou ici sur mes doutes concernant la démocratie ou les élections me semble plus important qu'un des millions de bulletins dans l'urne. Je comprends les camarades qui ne votent pas et n'ont jamais voté pour des raisons politiques souvent libertaires. Je renoncerai plus facilement à ce droit civique si le devoir que nous inventerons est partagé et clair. J'espère avoir par ces quelques mots levé les ambiguïtés de billets toujours incomplets et imparfaits.
La comparaison avec les grévistes reste une allégation spécieuse digne d'un débat télé. Essayons d'élever le niveau intellectuel de nos échanges. Il est normal d'exprimer ses doutes, plus louche de vouloir affirmer ou imposer ses convictions. Je ne suis pas un homme de foi. Amen.
Enfin, oui, tout cela interroge notre identité et nos motivations profondes, notre éducation et nos limites (j'imagine mal ici qu'aucun électeur ne soit pas sincère, laissant l'apanage du mensonge ou du cynisme aux professionnels). Quant à la liberté, VIVAN LAS CADENAS !

Ecrit par : Mais !
Petit defile du premier Mai (si l'on excepte l'encourageante "internationale" venue de la Place des Fetes), la "gauche" attend sans doute plus des chansons de Yannick Noah et de Benabar (dont la valeur politique, active et creative il est vrai est tres comparable a un bulletin dans l'urne pour le Parti Socialiste).

Ecrit par : Jean
L'expression "Essayons d'élever le niveau intellectuel de nos échanges" me semble un tantinet paternaliste. Nous faisons ce que nous pouvons n'est-ce pas. En ce qui concerne le fait "normal d'exprimer ses doutes, plus louche de vouloir affirmer ou imposer ses convictions", il m'a semble que le message de ce blog affirmait bien des convictions (ce avec quoi je n'ai d'ailleurs aucun probleme).

Ecrit par : Carel
L’expression « Essayons d'élever le niveau intellectuel de nos échanges. » que je trouve, plutôt que paternaliste, un tantinet méprisante, ne serait-elle pas un moyen de les clore ?

Ecrit par : Jean
Show contre show

Je viens de regarder le meeting de la candidate socialiste a Charlety, et si je n'y vois pas la meme mechancete directe et effectivement effrayante, j'y vois a peu pres autant de demagogie qu'a celui du candidat UMP a Bercy, autant de phrases creuses et faciles acclamees par une foule acquise au discours en cours (non etouffee par le sens critique), autant de vide creatif, autant de volonte de "remettre la France au travail", autant de volonte de "faire repartir la croissance", et plus grave autant de revision de l'histoire aussi (decidement Mai 68 est bien mis a mal ces jours-ci, que ce soit par la haine qu'il continue de generer ou par sa recuperation - qui en fut la chute).

Je me laisserai meme aller a cette facilite virtuelle (parce que c'est fete !): quand bien meme, j'aurais souhaite voter pour Segolene Royal au second tour (pour raison maginesque), je crois que son discours (se terminant par une citation de l'evangile) m'en aurait dissuade (et la chanson de sa campagne qui ressemble a "la Danse des canards" aussi).

La realite de nos vies et leur devenir ne sont - et la c'est une conviction - definitivement pas la. Et nous avons la un veritable choix a faire.

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Carel, oui les clore, pourquoi pas ? Je n'ai rien à foutre des joutes oratoires. Paternaliste, pourquoi pas ? Il y a plus grave que cette élection piège à cons. Des convictions, ah bon ? Tant mieux, si vous le dites. Méprisant, peut-être, mais rien de personnel. La fatigue de la répétition. J'ai mal à l'homme.
Jean, en lisant ton précédent commentaire, je sais bien que tu as "raison". L'humanité court à sa perte. Ces élections ne sont qu'un épiphénomène. On peut se rassurer en espérant que le cycle fera sa révolution, qu'il repassera par un nœud de vibration et dessinera une courbe au-dessus de l'abcisse. Mais quand ? Encore faut-il qu'on n'ait pas le temps de détruire le système de repères d'ici là. C'est mal barré. Mon sentiment est le même depuis que j'étais enfant. Je me suis rêvé citoyen du monde, non-violent, révolutionnaire, artiste, passeur... et j'ai bâti des mondes imaginaires à partir des vieux meubles qui nous furent léguées. Mon œuvre est devenue anachronique. Nous sommes loin de l'imagination au pouvoir. Le réveil ne sonne plus. J'en ai perdu le sommeil. J'irai dans la montagne, là où l'histoire n'a jamais pris, où seule règne la géographie. Je mangerai des épinards sauvages, boirai l'eau des glaciers tant qu'il en restera, je courrai sur les pentes ensoleillées, celles où l'on ne construit pas de remonte-pentes, j'écouterai les oiseaux, je me laisserai apprivoiser par les animaux qui vivent dans la forêt...