Maman a remis ça. La totale. J'ai l'impression de vivre une scène de la pièce de Cocteau entre Yvonne et Michel. Nous espérions une soirée tendre, retrouvailles après plusieurs semaines d'absence, mais non, il a fallu qu'elle déverse sa bile une fois de plus sur le reste de l'humanité. Personne n'a grâce à ses yeux. Elle ne peut plus discuter de rien sans marquer de son mépris chaque mot qu'elle m'adresse, usant de la mauvaise foi comme un enfant pris en faute, se contredisant d'une minute sur l'autre, n'écoutant aucune phrase jusqu'au bout, accumulant les opprobres à la cadence d'une mitraillette. On s'y perd. Tous ceux qui ne sont pas de son avis sont "des connards" ; difficile d'adhérer... Je sais bien qu'elle m'aime, qu'elle est toujours restée fière de "son petit garçon", mais elle a l'insulte aux lèvres et n'accepte pas que j'ai grandi, que je me sois écarté du moule où elle m'avait glissé.
Aurait-il mieux valu se taire, silence de mort devant cette déferlante de haine ? Comment est-il possible de parler de quoi que ce soit dans ces conditions, doit-on faire semblant comme s'il s'agissait seulement d'une forme de sénilité, montrer patience et abnégation ? Je ne sais pas. Je ne sais rien. Maman revendique de dire à haute voix tout ce qu'elle pense, comme si elle possédait la science infuse, comme si la vérité sortait de sa bouche puisque rien n'est retraité, tout est livré brut. Quelle brutalité ! Elle refuse d'ailleurs aussi la retraite... En ma présence, elle exprime le contraire de ce qu'elle pense à mon égard. Rejet de toute réflexion psychanalytique qu'elle assimile à une croyance mystique ou à une faiblesse, refoulant le passé, réécrivant l'histoire, répétant inlassablement les mêmes idioties comme si aucun démenti n'y avait été apporté, cent fois déjà, depuis vingt ans. Comment doit réagir le fils que je suis lorsqu'elle affirme culpabiliser de ne nous avoir mis au monde, ma sœur et moi ? Elle ne m'a posé aucune question sur mon voyage ou mes activités. Elle ne souhaite pas connaître celui que je suis devenu. Elle se moque de ce que j'écris, parce qu'elle n'a "rien à faire de savoir que je me suis acheté une paire de nouvelles chaussures" ! Je lui ai échappé. Les vieux sont des cons. Les jeunes sont des cons. Il n'y a de sagesse nulle part dans sa bouche. Comment endiguer le flot de son amertume ?
Elle menace encore une fois de se jeter par la fenêtre. Je comprends mieux les scènes atroces que j'ai longtemps reproduites et fait subir à mon entourage. J'ai tant souffert des engueulades qu'elle avait avec mon père lorsque j'étais enfant. Rien ne peut l'arrêter. On finit par hurler pour la faire taire. À s'en casser la voix. La disparition de Papa l'a déséquilibrée. Son optimisme la modérait. Je regrette qu'il ne soit plus là pour répondre à nos questions. Tant de pièces manquent au puzzle. Je tente de comprendre ce qui se jouait entre eux, et comment cela nous a marqués, ma sœur et moi. Maman s'est retrouvée seule face à sa dépression. Pourquoi se déteste-t-elle autant ? Elle concède avoir souffert d'être "une binoclarde". Mais elle ne veut rien savoir de son passé, ne désire surtout pas chercher pourquoi elle et ses deux sœurs ont tant de problèmes pour se mouvoir, tant de souffrance... Cela nous rendrait pourtant service à tous, toutes générations confondues. On fera avec ce qu'on a. Pas le choix.
Je souffre à mon tour de ne pouvoir l'aider lorsque je la vois si triste, aigrie par une paresse qui la poursuit. Elle s'ennuie, forcément, jugeant, faute de faire l'effort d'écouter. Le rejet semble demander moins d'effort que l'acceptation. Elle ne sait pas que son inconscient travaille à sa place, qu'il bout à lui en faire péter les plombs. Elle crache sur tous ceux et toutes celles qui l'aiment et lui résistent. Les autres n'en ont rien à faire, ils la laissent dégoiser à longueur de journée. Je lui dis que c'est grâce à elle que je suis devenu ce que je suis et que j'ai pu m'épanouir, parce qu'elle m'a donné les armes pour réfléchir. Elle attaque aujourd'hui les plus belles choses qu'elle me confia. Je ne reconnais pas la maman qui m'a élevé. Elle répond que je pense trop, que je me masturbe le ciboulot au lieu de travailler. Elle veut croire que je suis coupé du réel, que je ne lis aucun journal, que j'ignore ce qui se passe dans le monde, que je critique ce dont je profite, que ce que je défends n'est qu'entreprise de destruction, là où je ne fais que construire, et peut-être, je le comprends aujourd'hui, de reconstruire.
Je n'ai d'autre choix que de mettre des distances. Je me protège et je ne veux surtout pas reproduire avec ma fille ce qui se joue devant elle. Espérons que l'exemple lui sera profitable, qu'elle saura l'analyser et en user productivement, pour améliorer sa vie, s'épanouir. Un jour après l'autre. Elle doit comprendre qu'elle n'est qu'elle-même, que l'héritage n'est pas à accepter ni à refuser en bloc. Il y a à prendre et à laisser. Mais nous avons besoin de comprendre ce qui, en nous, nous a fait souffrir, l'écho des histoires de famille, pour être capables de nous en débarrasser. Nous avons la nécessité d'interroger le passé pour ne pas en être de simples victimes. L'avenir nous appartient. Un peu moins, chaque minute qui s'approche de la mort. Justement. Ne pas laisser le temps nous jouer des tours, ne pas griller les étapes, ne pas se laisser endormir. Le modèle social est pervers. La manipulation des cerveaux est universelle. Il faut nous tourner vers les plus jeunes pour assimiler les mutations. Refuser de nous figer dans une analyse qui date même si elle a fait date. Je préfère vivre dans l'avenir plutôt que mourir dans le passé.
Commentaires
Ecrit par : Estelle
Je ne peux pas lire ces lignes sans ajouter ces quelques mots. Il est certain que ma grand mère, de qui il est question, n'est pas la plus tolérante des personnes et n'est pas toujours très diplomate. Je dirai même de moins en moins avec le temps. Mais elle a toujours été là pour ces trois petites filles et continue a l'être. Nous sommes parmi les rares personnes à passer de très bons moments avec elle. Je ne remets pas du tout en question ce qui a été écrit et je sais qu'elle n'est pas une mère facile, mais je ne l'échangerai pour rien comme grand mère.
Estelle, qui espère que les réunions de famille, dejà rares, ne le deviendront pas encore plus.
Ecrit par : Gino
En vieillissant, on devient réac', il paraît... Le plus angoissant est de supposer qu'on va faire pareil ! Et va savoir, on découvrira un jour que le JT de TF1, les Chiffres et les lettres et l'inspecteur Derrick diffusent des messages hypnotiques pas nets...
Voici le site qu'attendait peut-être ta maman : www.scientistsofamerica.c...
Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Merci Estelle,
je crains seulement que toutes ne partagent pas ton enthousiasme. Geneviève a totalement raté sa vie de grand-mère. Elle n'a même pas été fichue de garder Elsa un seul soir depuis sa naissance lorsqu'elle était bébé ou enfant. Elle ne lui pose jamais aucune question sur ce qu'elle fabrique. Elle exprime tant d'agressivité envers les artistes... Il y a souvent un pacte qui saute une génération. Je regrette que ma fille ne puisse le faire avec sa grand-mère, sur mon dos ou celui de sa maman. Cela a peut-être été possible pour toi, l'aînée. Elle te connaît mieux, parce que tu étais la première et que la proximité familiale le pemet(tait). Mais à la troisième petite fille, la misogynie de ma mère n'a peut-être pas pu se contenir, elle aurait tant aimé avoir un petit-fils, allez savoir. Qu'est-ce qu'elle fut pénible sur ce sujet...
Cela n'empêche pas que Geneviève vous et nous aime tous et toutes. Je le sais bien. Et seuls celles et ceux qui l'aiment entrent en conflit avec elle, les autres laissent pisser pour ne pas avoir d'ennuis. Elle s'est seulement pourri la vie, la sienne. C'est contre elle qu'elle se bat, mais, niant tout concept analytique, elle l'ignore et transfère. Presque chaque fois que je la vois, j'en ressors abattu. Je n'ai plus tellement envie d'essuyer ses attaques absurdes et incessantes, de la voir perdre le temps merveilleux qu'il lui reste à vivre. Depuis la mort de Jean, elle a perdu ces dernières vingt ans à s'ennuyer, alors qu'elle aurait pu s'occuper de ses trois petites filles. Je vois tout cela évidemment avec le regard d'un père. Il n'y a pas d'égalité dans la transmisssion. Sinon, ma sœur et moi serions sensiblement pareils. C'est sa vie, pas la nôtre, ni la tienne, ni la mienne. L'avenir est devant vous, pas derrière. Ce sont nos choix qui feront ce que nous sommes, même si nous devons assumer ce qui nous a été transmis et séparer le bon grain de l'ivraie. Dans le meilleur des cas, on apprivoise petit à petit la névrose familiale. Dans le pire, on y plonge et reproduit les souffrances de celles et ceux qui nous ont précédés sur l'arbre génalogique. On a tous du travail ;-)
Cher Gino,
le site que vous indiquez m'a bien fait rire, merci beaucoup, c'est déjà ça !