Dans ma famille, on y joue depuis tout petits. Si une amande contient deux graines, chacun en mange une et, le lendemain matin, le premier qui dit à l'autre "Bonjour Philippine !" reçoit un cadeau. Dans le premier long métrage de Jacques Rozier, les deux filles qui se disputent les faveurs d'un garçon le crient en même temps à leur réveil, ce qui n'aidera pas Michel à faire son choix.
Comme je suis un admirateur inconditionnel de ce cinéaste longtemps maudit, j'ai joué avec moi-même en mangeant les deux graines et... J'ai perdu. J'avais annoncé il y a quelques mois la publication du coffret DVD de Jacques Rozier (ed. Potemkine), mais je ne l'ai reçu qu'hier matin suite à un cafouillage d'Alapage et un rattrapage de la Fnac. Ou bien j'ai gagné, parce que je vais pouvoir me gaver des quatre films enfin édités, accompagnés des courts Rentrée des classes et Blue Jeans, ainsi que d'entretiens avec Jean-François Stévenin, Jacques Villeret, Bernard Menez... Si cela avait été une intégrale, auraient également figuré les courts-métrages Une épine dans le pied, Dans le vent, Le parti des choses, Roméos et Jupettes et quelques autres. Je possède heureusement Paparazzi (présent sur le DVD Zone 1 Criterion du Mépris de Jean-Luc Godard), son Cinéastes de notre temps sur Jean Vigo (coffret), la filiation est claire, et en VHS Comment devenir cinéaste sans se prendre la tête, Nono et Nénesse et Molina. C'est avec l'intégrale Jacques Demy la meilleure préfiguration des fêtes de fin d'année.
Depuis que Jean-André Fieschi me l'a fait découvrir lorsque j'étais étudiant à l'Idhec (comme Rozier le fut également), je me suis repassé tant de fois Adieu Philippine que je le connais par cœur. Je me récite les dialogues, je les cite, en fredonne la musique, me remémore le faux plan séquence sur les boulevards et jamais ne m'en lasse. Jubilatoire, le montage, la musique... Comme deux autres de mes films fétiches, Les parapluies de Cherbourg de Demy et Muriel de Resnais, c'est un des rares qui osa suggérer la guerre d'Algérie en toile de fond, sujet tabou dans le cinéma de l'époque. Nous sommes en 1960. Si Adieu Philippine est une comédie, comme tous les films de Rozier, il sait aussi être grave à nous coller la chair de poule. Rupture de rythme quand Dédé revient de 27 mois et demi en Algérie et qu'il dit qu'il n'a rien à raconter, ou que Michel se retourne vers Juliette et Liliane qui se marrent alors qu'il y part et que c'est sérieux... Le regard tendre sur les filles, les doutes de son héros, la drôlerie de Pachala interprété par le sublime Vittorio Caprioli, la valeur documentaire de ses fictions (le plateau d'une émission de variétés de Jean-Christophe Averty avec Maxime Saury, les studios de l'ORTF pendant Montserrat de Stellio Lorenzi, le Club Méditerranée...), l'inventivité des plans et de leur assemblage font de son premier long-métrage un chef d'œuvre de la nouvelle vague, son emblème. Lorsque Georges de Beauregard qui vient de produire A bout de souffle demande à Godard s'il connaît d'autres petits génies dans son genre, celui-ci lui indique illico Rozier qui sera à la limite de ruiner le producteur. Le cinéaste acquerra la douloureuse réputation de dépasser chaque fois le planning au montage et verra toutes ses œuvres devenir des supplices et des films-cultes. Entre le début du tournage et sa reprise des mois plus tard, les jeunes comédiens ont grandi, ce qui produit de drôles d'effets de décalage.
Je vais revoir avec joie Du côté d'Orouët qui a révélé Bernard Menez (musique Daevid Allen Gong !), Les naufragés de l'île de la Tortue avec Villeret et Pierre Richard, et le sublimissime Maine Océan dont nous ressassons les dialogues depuis vingt ans, et "Chtonk le billet !". Menez, Luis Rego et le trop méconnu Yves Afonso sont les dignes héritiers de Michel Simon, Carette, Jouvet ou Le Vigan. Que d'la bombe, comme disent les djeunz ! Indémodables, les films de Rozier dessinent chaque fois une époque et ses mœurs, ils donnent une pêche d'enfer et du baume au cœur. Avec ce coffret magique, on espère que Rozier va enfin se défaire de sa réputation imbécile de cinéaste maudit (chaque fois qu'Adieu Philippine est sorti, ce fut le bide malgré les critiques dithyrambiques) et lui donner les moyens de terminer Fifi Martingale (présenté en 2001 dans une version inachevée) et Le perroquet bleu (à moitié tourné). Après avoir attendu si longtemps cette édition, j'en piétine à nouveau d'impatience.
Commentaires
Ecrit par : Jean
Excellentissime mouvelle
Ecrit par : Jean-no
Je désespérais que ça arrive un jour. J'ai beaucoup aimé Adieu Philippine que j'ai vu il y a quelque chose comme vingt-cinq ans à la télévision, mais depuis, les films de Jacques Rozier relèvent pour moi du mythe, je n'en ai vu aucun autre et je suis assez impatient - impatience entretenue par diverses émissions sur Culture, par des articles ou des interviews de disciples ou d'amis de Rozier ayant eu un peu plus de chance commercialement parlant, comme Pascal Thomas...
Un autre réalisateur maudit (et maudit sur DVD) dont j'aimerais que les films sortent enfin, c'est Jean Eustache.
Ecrit par : Daniel
Ah ! Je ne suis qu'un amateur cinéphile occasionnel, mais j'ai vu "Maine Océan" à Angers. J'ai voulu le voir car je me suis trouvé dans le feu du tournage à deux occasions: d'abord à la gare Montparnasse, puis à la gare d'Angers. Les deux séquences ont été coupées au montage ! Est-ce ma faute ? Plus sérieusement, j'avoue m'être "sublimement" ennuyé à la projection, et à voir la tête des spectateurs à la sortie de la salle, je pense que je n'était pas le seul. Comme le film, et notamment Bernard Menez, ont apparemment enthousiasmé certains (avec un prix à la clé), c'est donc que quelquechose m'a échappé! Mais quoi ? ...
Merci de m'éclairer ...
Ecrit par : jjb
Désolé, mais je ne peux rien pour vous. Le cinéma renvoie à des choses intimes qui n'ont rien d'objectives. On passe parfois à côté d'un film sublime parce qu'on est trop jeune ou qu'on n'a pas les références. Il arrive aussi que le cinéma dominant rende toute œuvre différente difficilement supportable. Et puis on a parfaitement le droit de ne pas aimer... Dans mon cas, je suis si souvent déçu par les films qui sortent que je me demande à quoi rêvent les spectateurs, sans parler de la compétence des critiques et des professionnels... Alors ne vous forcez pas, le plus important est de penser par soi-même et de se faire sa propre opinion en voyant et en écoutant un maximum de choses et les plus différentes possibles.
Ecrit par : Jean-no
Oui, je pense aussi qu'il ne faut pas se forcer, c'est pour soi que l'on aime ou pas un film, non seulement on a tous les droits sur ses goûts mais en plus ça n'a aucune espèce de gravité, tout au plus est-il dommage parfois de voir qu'un ami ne parvient pas à partager une émotion esthétique... On peut ne comprendre un film qu'au deuxième visionnage - et parfois à son détriment (il y a nombre de films que je n'ai pas du tout envie de revoir car je suis certain que je serais déçu)... Je connais des gens qui ne jurent que par Tarkovsky, Casavettes et Pasolini mais qui sont incapables de faire la distinction entre un mauvais blockbuster et un bon blockbuster, de même qu'il y a des gens qui ne voient absolument pas la différence entre un Max Pécas et un Rohmer. Dans les deux cas il y a une petite part d'éducation à faire, plus on voit de choses et plus on affine son jugement. Et ça vaut dans tous les domaines de la création d'ailleurs, on peut dire vite "je déteste l'art contemporain", "je n'aime pas la bd", "la poésie m'ennuie", etc., mais plus on se renseigne plus on voit que dans chaque domaine, il y a du bon et du moins bon.
Ecrit par : Joachim
Plaisir de croiser d'autres fans... et j'en profite pour caser un lien vers ma prose:
www.arkepix.com/kinok/DVD/ROZIER_Jacques/dvd_coffret.html
... mais petit pinaillage, c'est "Shdong à la gare" plutôt que "Chtonk le billet"... J'envie ceux qui n'ont pas encore vu "Les naufragés..." à mes yeux, la meilleure comédie du cinéma français, film dont l'impopularité est un scandale...
Quant à Eustache, il est vrai que son absence en DVD est aussi pesante. Il existe "Mes petites amoureuses" (dans une version éditée par l'Education Nationale d'ailleurs... et donc difficilement trouvable). Un coffret permettrait aussi de se rendre compte de la variété de son oeuvre, variété un peu masquée par la "monumentalité" de La maman et la putain.
Ecrit par : jjb
Merci Joachim,
le petit pinaillage est bienvenu.
Ah la mémoire !
Pourtant, la différence est d'importance dans le cadre du scénario ;-)
Depuis que j'ai écrit le billet, j'ai revu "Adieu Philippine !", "Blue Jeans" et découvert "Rentrée des classes" terriblement inspiré par Jean Vigo, formidable !Sinon, les copies ne sont pas géniales. Dommage qu'Agnès b. qui édite le coffret n'ait pas mis les moyens pour restaurer les images et le son...