Contre-champs


Je résume parce que j'ai effacé le long billet que je viens d'écrire en me trompant de bouton. Cela ne m'arrive pas très souvent, mais c'est encore une fois de trop !
Contre-champ géographique. La vue de Paris depuis la terrasse qui surplombe l'appartement de ma mère, route de la Reine à Boulogne-Billancourt, fait référence à notre visite de l'atelier du Corbusier en juillet 2007. On l'apercevra au loin en bordure gauche du cadre, tandis que se découpent le Front de Seine et la Tour Eiffel, indémodable, et que l'on voit les contreforts du Parc des Princes où nous jouions au foot pendant les cours de gym, quand je ne pouvais m'y soustraire. Je racontais alors l'histoire de cette terrasse, lieu de nos festivités psychédéliques du temps du lycée...
Contre-champ historique. Passé chez ma mère récupérer des "vieux papiers" dont elle souhaitait se débarrasser. Les posters fluorescents de ma chambre d'adolescent ont été parfaitement conservés en haut de la penderie. Je n'ai pas encore ouvert le carton de diplômes, collection impressionnante de rouleaux, de mon grand-oncle maternel Édouard Salomon, mais j'ai épluché tout le dossier de déportation de mon grand-père paternel, Gaston Birgé. Tout y est. Je lis un témoignage : Monsieur Birgé Gaston a été arrêté par la Gestapo le 12 juin 1942, dans son bureau, 1 quai Félix Faure à Angers. Il a été ensuite emmené à la Prison d'Angers (où il est resté 80 jours) puis au camp de Drancy (séjour : 1 année environ). Il est parti après pour le camp d'Auschwitz, vers le 2 ou 3 septembre 1943 (où il est passé à la chambre à gaz). Mon oncle Roger, le jeune frère de mon père, écrit : Angers (prison) du 12 juin 1942 au 2 septembre 1942. Camp de Monts (près de Tours) jusqu'au 5 ou 6 septembre. Drancy (Seine) jusqu'au 2 ou 3 septembre 1943 (matricule 30043... ou 266 ?). Weimar (camp) jusqu'à fin juin 1944. Les informations se contredisent sur le lieu de son exécution : Auschwitz est en Pologne, le camp de Weimar est celui de Buchenwald (version officielle). Cyprienne Gravier, sa secrétaire, très proche de lui avant qu'il n'épouse Odette Lévy en secondes noces et à nouveau après cela, précise : J'étais dans son bureau à prendre du courrier, vers 11 heures du matin, lorsque deux agents de la Gestapo sont entrés, l'ont interrogé et ensuite emmené. L'arrestation de Monsieur Birgé, directeur de la Compagnie d'Électricité d'Angers, en tant qu'Israélite, a été provoquée par une dénonciation faite par un nommé R.Vaudeschamps, chef de la Subdivision d'Angers du Mouvement Social Révolutionnaire, à la solde de la Gestapo.
J'apprends aussi que mon grand-père Gaston, après la mort de ma grand-mère Blanche lorsque mon père avait trois ans, s'est remarié avec Odette (pupille de la nation) en 1925 pour en divorcer en 1934... En ce qui concerne l'appartement, il est dit que : "il n'avait pas été posé de scellés. Rien n'a pu être mis à l'abri. Après avoir occupé l'appartement, les Allemands ont déménagé beaucoup de choses, dont les meubles..." Parmi les photocopies, l'arrestation de mon père le 2 juin 1944 vers 10 heures du matin à son bureau 104 avenue des Champs Élysées par deux agents de la Gestapo, déporté le 15 août, et avec à la date de libération : "évadé des trains de France". Ces informations me parviennent de manière surprenante au moment où je retrouve mon cousin Serge et qu'il décide d'esquisser notre arbre généalogique, mais ça c'est une autre histoire...

Ecrit par : daniel bricard
Il est très probable que votre grand père Gaston Birgé soit disparu à Auschwitz; c'est en tous cas ce que le Memorial de la Shoah a retenu, en précisant qu'il a été déporté par le convoi N° 59. Par ailleurs, le Mémorial semble détenir une lettre de la Mairie d'Angers soutenant Gaston Birgé, lettre datée du 5 juillet 1941. Avait-il déjà besoin d'être soutenu ?

Votre oncle Roger s'est donc sans doute trompé sur le lieu de déportation de son père. Mais que pouvait-il en savoir réellement , alors qu'un silence de plomb est retombé durablement, après l'émotion de 1945/46,
sur la tragédie de la déportation ? Il n'y a pas si longtemps, juste le temps d'une génération, que l'Histoire lève le voile. Pourquoi ?

A propos de votre oncle Roger qui était l'un de mes meilleurs camarades à "Chevrollier" (EPS), je puis vous indiquer qu'il a porté en 1942, pendant quelques semaines, l'étoile jaune, à la différence d'un autre camarade, Behar, dont nous ignorions qu'il était juif.
Peut-on se demander si l'un était plus courageux que l'autre ? Au moins Roger donnait l'occasion à ses camarades de prendre partie et de lui manifester leur amitié. Lorsque nous avons su que le Directeur de l'Usine Electrique (une personnalité locale)avait été arrêté, et que Roger ne venait plus en cours, nous savions à quoi nous en tenir (plus exactement nous croyions savoir car nous ne pouvions imaginer la réalité). Quand Behar n'est plus venu, nous ne savions pas pourquoi (je ne l'ai su que 60 ans plus tard!).

La Mémoire mérite d'être entretenue sans attendre l'oubli.

Ecrit par : jjb
Merci beaucoup pour votre témoignage.

Etrange, cette lettre du 5 juillet 1941 !?

Je ne serai jamais certain de l'endroit au mon grand-père a été gazé, mais, Auschwitz ou Buchenwald, cela n'a que très peu d'importance.

Pas vraiment de courage de la part des porteurs de l'étoile jaune. Les Juifs, inconscients de ce que cela signifierait pour eux, pensaient qu'ils n'avaient pas à en avoir honte. Seuls les plus politisés (ou quelques renégats !) comprirent le sens de ce décret, en particulier ceux qui, comme mon père, avaient vu de leurs yeux la montée du nazisme en Allemagne.

Cordialement,
jjb