Le deuxième verrou


Ne pouvant laisser croire à la contrôleuse que j'étais en voyage de noces pour la convaincre de m'ouvrir un compartiment pour moi tout seul, je lui ai raconté que je voulais travailler et qu'il me suffisait de déplacer oreiller, duvet, bouteille et petits mouchoirs sans que cela ne lui coûte d'autre effort que de changer mon numéro de couchette sur son plan de wagon. La manœuvre porta ses fruits. J'ai beaucoup mieux dormi qu'à l'aller où un type sortait et rentrait toutes les heures sans refermer les loquets derrière lui quand il ne ronflait pas comme un sonneur. Au retour, après un sommeil réparateur, j'ai profité de ma solitude pour m'arnacher et enregistrer le son du train dont les rythmes m'ont toujours fasciné, sans compter les petits bruits métalliques provenant d'on ne sait où ni les fulgurants croisements ferroviaires au bruit blanc saturé.
Mon handicap lombaire me fait appréhender les longs voyages. La position allongée est hélas souvent accompagnée de mouvements de dangereux gymnastique pour se déshabiller ou trouver une position viable pour s'endormir. Peut-être que si je choisissais une place du bas ce serait plus simple, mais cette fois c'est la claustrophobie qui me guette. Enfants, nous voyagions dans le filet à bagages. J'ai grandi et la SNCF a transformé les compartiments. Les locomotives ne sont plus à vapeur et l'odeur n'a aussi plus rien à voir. Certaines améliorations sont à porter à son crédit. Ainsi le second verrou, dit entrebailleur, évite de se faire détrousser par les pirates du rail. Il faut bien avouer que ma paranoïa est justifiée par un Paris-Venise où Michèle s'est fait voler le sac qu'elle avait posé près de sa tête sans que nous ne comprîmes jamais comment le ou les voleurs avaient pu pénétrer dans le compartiment. L'arrivée magique du haut des marches sur le Grand Canal avait été quelque peu gâchée ! La tactique des bandits consistant à prendre illico un train dans l'autre sens avec l'adresse de leurs victimes et leurs clefs par-dessus le marché, nous avions appelé Marie-Christine pour qu'elle fasse changer toutes les serrures de l'appartement. Je me souviens que l'on racontait que l'utilisation de gaz soporifique n'était pas rare et mes camarades musiciens avaient l'habitude d'attacher la porte avec une ceinture... S'il est vrai qu'en Italie le vol peut être considéré comme un des beaux-arts, il n'empêche que j'insiste chaque fois pour refermer les deux loquets derrière soi dans les trains-couchettes.

Ecrit par : Jean-no
Autrefois sur le Simplon express (Paris - Venise - Belgrade), on racontait aussi que pendant que le train était en Italie des voleurs pouvaient diffuser un gaz soporifique dans les compartiments pour que les passagers ne risquent pas de se réveiller. Je n'ai jamais su si c'était une légende urbaine mais ça en dit long quand même.
Remarqué aussi (est-ce lié ?) qu'en Italie, il est assez difficile d'obtenir quelque chose sans se battre. Par exemple on peut entrer le premier dans une pharmacie mais être servi après vingt personnes parce qu'on ne sait pas jouer des coudes ou qu'on se dit que le commerçant va traiter la file d'attente de manière séquentielle. Les français ne sont déjà pas très disciplinés par rapport aux scandinaves ou aux anglo-saxons (observer un buffet par ex : spontanément, les anglais forment une file tandis que les français se jettent sur la nourriture dans le désordre le plus complet), mais alors les italiens ! Bien entendu, ça doit être très vivable pour les autochtones, mais le décalage peut être assez pénible quand on n'a pas été formé aux manières du lieu.
J'ai remarqué que leurs voisins croates, à quelques pas de là, très proches des italiens à plus d'un aspect (sympas, sonores, sociables), ne sont pas du tout roublards et on peut laisser trainer ses affaires sans crainte particulière ou obtenir des choses sans jouer des coudes.