Bob Dylan et Leonard Cohen reprennent des couleurs


Si Jean Rochard ne continuait pas à produire d'aussi beaux albums, ma vie de discophile et de chroniqueur occasionnel serait bien terne. Coup sur coup, il sort deux albums adaptant l'un Bob Dylan, l'autre Leonard Cohen. Ces disques Hope Street marquent-ils une nouvelle orientation pour le fondateur du label nato aujourd'hui distribué par L'autre Distribution ? Oui et non. Oui, parce que je ne lui connaissais pas autant d'attrait pour les folk singers engagés. Non, lorsque l'on connaît ses goûts pour les chansons qu'il aime entendre d'une autre oreille, avec des musiciens exprimant leur point de vue soliste comme le jazz leur a toujours permis de s'épanouir tant au sein du groupe qu'individuellement. La ligne politique exigeante, qui sous-tend toute sa production musicale et s'exprime régulièrement sous sa plume dans le Journal des Allumés du Jazz qu'il continue de porter quand je l'ai déserté, trouve son conte dans ses adaptations inspirées. La force poétique des distances prises avec les originaux est réfléchie chaque fois par un épais livret de 56 pages où le dessinateur Stéphane Levallois peint à l'aquarelle une émouvante histoire dont les zones d'ombre rappellent l'abstraction musicale. Rochard réalise ainsi un rêve de jeunesse en devenant accessoirement éditeur de bande dessinée. J'ai même cru un moment que l'auteur masqué Jean Simon était un de ses nombreux pseudonymes ! Dans un marché discographique qui préfère truquer les cartes en incriminant les jeunes pirates pour justifier son autodestruction programmée, on a rarement l'occasion d'acquérir d'aussi beaux objets, réalisés avec ferveur et passion.
Sur les traces de Jimi Hendrix qui avait lui-même repris All Along The Watchtower, Like a Rolling Stone, Drifter's Escape et Can You Please Crawl Out Your Window, Jef Lee Johnson, au mieux de sa forme, s'approprie à son tour onze chansons de Robert A. Zimmerman (I am a Lonesome Hobo, Highway 61 Revisted, Knocking on Heaven?s Door, etc.) avec la même formation guitare-basse-batterie. The Zimmerman Shadow (sortie le 8 février) est un exercice de haute volée, un brasier où se consument les fantômes, où les notes retrouvent le sens caché par les mots. La voix raconte le monde de Dylan, qui a grandi à Minneapolis où ont lieu les séances, retrouvant certaines inflexions qui forcent la musique elle-même.
Grand supporteur d'Ursus Minor et ayant moi-même participé à l'album Thisness de Jef Lee Johnson sur la reprise de Sorry Angel de Gainsbourg, la véritable révélation est pour moi How the Light Gets In (sortie le 8 mars) des Fantastic Merlins avec Kid Dakota. Composé de Nathan Hanson au sax ténor, Brian Roessler à la basse, Matt Turner au piano et surtout au violoncelle, Peter Hennig à la batterie, le groupe a invité le chanteur Kid Dakota pour les onze titres, et sur The Partisan Pascale Labbé et Florence Michon dirigent un ch?ur d'enfants. Jazzifiant sans perdre les intentions originales et assumant le lyrisme des chansons avec une orchestration décalée, l'équilibre chant-instrumentistes n'est pas sans rappeler un autre album de la collection Hope Street, Songs for Swans de Denis Colin avec Gwen Matthews. Ses cordes vocales vibrant en sympathie avec celles du violoncelle, Kid Dakota se rapproche plus de Paul Simon que de la basse du Canadien. Les tambours, les cymbales et la contrebasse scandent les mots du poète, faisant resurgir une sorte de rituel nord-américain depuis l'époque des grands espaces habités par les Indiens jusqu'aux répétitifs de la fin du XXème siècle en passant par les mouvements ouvriers des années 30 et les errances de la Beat Generation. Assumant leur douloureuse hérédité, les folk-singers ont toujours été contraints de choisir la résistance. Sanglots rageurs et critiques acérées sont les armes dont s'empare le public qui suit le cortège de pancartes et de banderoles dans la plus grande dignité, les deux albums se jouant debout même s'ils s'écoutent assis.

N.B. : dans le cadre de l'hommage nato a 30 ans, le Festival Sons d'Hiver programme le Jef Lee Johnson Band avec The Zimmerman Shadow ainsi que les Fantastic Merlins et Kid Dakota avec How the light gets in le 5 février à Choisy-le-Roi, et Ursus Minor avec Boots Riley et Desdamona le 11 février à Fontenay-sous-Bois.

P.S. : cela n'a rien à voir, si ce n'est l'attachement de Rochard à cette haute figure de la résistance nord-américaine, mais Howard Zinn est décédé mercredi (Hommage d'Amy Goodman avec Noam Chomsky, Alice Walker, Naomi Klein et Anthony Arnove sur Democracy Now!). Pour l'instant je n'ai pas lu grand chose dans la presse française qui continue de faire le black out sur les manifestations protestataires étatsuniennes. J'avais récemment enregistré ses conférences en compagnie de Arundhati Roy (vidéo fortement recommandée).

Ecrit par : jean R
Merci pour cette colonne qui fait chaud. Simple précision, je ne suis pas Jean Simon.

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Je l'ai d'abord cru, mais son pedigree ne te ressemblait pas en effet ;-)

Ecrit par : sonic
Un article plutot très interessant ! Lol Jean Simon dit-il !

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Je n'ai jamais été emballé par Dylan non plus et cela n'a rien à voir avec ma génération ! Raison de plus en effet pour me le faire aimer lorsqu'il est adapté et interprété par Hendrix ou Jef Lee Johnson !

Ecrit par : Nantes !
D'accord sur le reste, mais Dylan c'est de votre génération cher Jean-Jacques, ne vous en déplaise ...!

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Je signifiais que nous n'avons pas tous été abreuvés de Dylan, même de notre génération, heureusement que l'on peut toujours faire ses choix... Et de toute manière il a dix ans de plus que moi, ce qui nous interdit les souvenirs de régiment !

Ecrit par : en passant par Nantes...
Mouaif, je ne suis pas d'une génération qui a été abreuvé par la musique de Bob Dylan, et pour moi le nouveau Jef Lee Johnson qui est assez excellent (débile de dire que c'est son meilleur, mais je le dis quand même !!) sonnerait presque comme un original (ne serait-ce heaven's door, habilement décliné, et qui sonne certaines cloches quand même pour le néophyte...)
Hautement recommandable. Album tout terrain. Différents degrés de lecture et points de vue...
On dirait que ce travail a bénéficié d'un travail avisé de la part du réalisateur (euphémisme ?!).

Ecrit par : Paris - Dakar (par Brooklyn) !
Je suis bien d'accord avec vous !
Allez, l'autre guitariste du moment dans une veine assez lointaine de Jef Lee (encore que... tous les deux perpétuent aussi dans leur art la musique d'Hendrix à leur manière), s'appelle Hervé Samb. Lui aussi sort un disque (son premier, il n'a que 28 ans !) et lui aussi il faut le guetter !!
Gros concert dernièrement au Sunset. Syncrétisme musical (Dakar-Brooklyn-Paris) qui regarde loin devant. Loin des clichés habituels de certains de nos amis musiciens Africains.
Je dis ça, je dis rien...

Ecrit par : Jean R
Bob Dylan, personnage multifaces, a été une influence majeure sur la musique populaire des années 60. Sur les textes bien sûr, mais pas seulement. Elle est préhensible comme inspiration puissante chez les Beatles ou chez Hendrix par exemple (mais aussi les Stones, Tom Waits, Neil Young etc. etc.).
Blood on tracks, Desire ou Highway 61 revisited sont vraiment de grands disques.
D'ailleurs Dylan est toujours vivant donc possiblement des générations en cours. L'ombre du Z persiste.

Ecrit par : Jean-Jacques Birgé
Absolutely true, my dear JR! N'empêche qu'on peut passer à côté de tel ou tel artiste majeur et que je ne vais pas réécrire ma propre histoire, isn't it? Dylan peut avoir été génial sans que ce fut ma tasse de thé. J'ai "mes œuvres", comme on disait aux quêteurs lorsque j'étais petit. Qu'il ait influencé un paquet de gens que j'aime lui vaut toute mon estime, même indirecte.
Et merci pour le tuyau à Paris-Dakar (par Brooklyn)...