La Chine vue de travers


Dans Libération du jeudi 13 mai...
Là je m'arrête une seconde en souvenir d'un autre 13 mai place Denfert-Rochereau, j'avais 15 ans et déjà plus toutes mes dents après un accident dans la cour de l'école et 4 germo-sectomies sur celles de la sagesse, c'était un lundi, ma seconde manif après celle du vendredi précédent. Je ne peux jamais évoquer ces deux dates sans remonter le temps. Comme je parlais avec émotion du 10 mai 1968 avec l'excellent et facond boucher de la rue de Noisy-le-Sec qui connaît par cœur toutes les tirades du cinéma français, Charly me raconte que lui non plus ne peut l'oublier puisqu'elle marque son arrivée à Paris depuis sa Croatie natale. Les anniversaires n'ont pas les mêmes significations pour chacun, et si on tient le coup on finira par en avoir 365 par an et 366 les années bissextiles...
Donc jeudi dernier, en avant-dernières pages de Libé, la réalisatrice Isabel Coixet qui fait trôner un baigneur de 6 mètres de haut dans le pavillon espagnol de l'exposition universelle de Shangai, un truc hideux nommé Miguelín, souriant, gazouillant et remuant la tête, ne se contente pas d'étaler son stérile égocentrisme à propos des enfants, elle explique son choix pour "faire passer un message aux Chinois". Et là je cite, parce que cela vaut son pesant d'arrogance et de mépris post-colonial, motivé par une inculture crasse et honteuse : "Au pays de l'enfant unique et du bébé roi, celui-ci fait un tabac ! Ce que je veux dire, c'est que ce n'est pas tout de faire des enfants. Il faut aussi leur donner une bonne vie : la liberté d'expression, l'égalité, l'assurance-maladie, un monde sans pollution, tout ce qui manque en Chine !" Ah, la civilisation ! On croirait entendre les explorateurs découvrant les premiers Pygmées dans les années 20. Quelle condescendance ! En reprenant les termes de sa leçon aux petits Chinois, banalité ressassée à longueur de temps par tous les prétendus tenants de la démocratie, je m'interroge sur le pays où son bébé qui fait des bulles fut construit, puisque, bien qu'espagnol, il est "made in USA". Commençons par le tabac dont la Chine est le premier producteur et manufacturier au monde. Ce n'est pas vraiment la question, d'accord. On s'interrogera par contre sur l'enfant-roi (n'avons-nous pas gâté nos petits princes et nos petites princesses, et ce quelle que soit la classe sociale en comparaison du reste du monde ?), sur l'égalité dans les pays occidentaux où l'écart entre riches et pauvres se creuse sans cesse dans des proportions scandaleuses, sur l'assurance-maladie (la récente réforme obamesque sur la santé est un cadeau aux assurances devenues obligatoires y compris à ceux qui n'en ont pas plus les moyens qu'avant !), sur la pollution à l'heure où la côte sud des États Unis est engluée dans le pétrole BP et où nous continuons à ne rien faire pour ralentir la catastrophe planétaire, et même sur la liberté d'expression où toute notre presse est aux mains du Capital et où les États cherchent à contrôler Internet comme tout le monde (Hadopi n'est que le pied dans la porte, étudiez bien LOPPSI qui pend à nos longs nez !).
Peut-être devrions-nous aussi rappeler à cette dame qui n'a pas inventé la poudre tout ce dont nous avons hérité de ce peuple cruel et inculte : le papier, l'imprimerie, la boussole, le compas, l'horloge, la soie, la porcelaine, le papier-monnaie, le forage, le sismographe, la brouette, le gouvernail axial, le parapluie, l'allumette, les pâtes, la bière, le thé, etc. Aujourd'hui le "Made in China" montre bien l'hypocrisie et le cynisme des libéraux que personne ne force à aller tout faire fabriquer là-bas. Nous profitons des prix en condamnant ce qui les y autorise. L'ultra-libéralisme associé au parti unique fait rêver plus d'un pays occidental en dessinant un modèle qui fait froid dans le dos. Les services de communication de nos états cherchent à camoufler et atténuer l'emprise chinoise par des campagnes de dénégation. Je ne vais pas recommencer avec le bourrage de crânes sur le Tibet, Slavoj Žižek en ayant fait en son temps une remarquable démonstration dans le Monde Diplomatique...
La Chine n'est certes pas un modèle, mais qui prétendons-nous représenter pour lui donner des leçons ?

Ecrit par : sur FaceBook
Fred :
"Jean-Jacques, je suis d'accord. Comment juger d'une république, la première d'un pays d'1 milliard d'habitants, qui il y a un siècle en était encore à l'âge féodal et une colonisation de plusieurs pays, et qui ces dernières 60 années a connu une révolution globale, des politiques qui ont parfois conduits à des famines à grande échelle, l'aveuglement d'une génération de jeunes gardes rouges, puis une ouverture vers un système libéral, etc. Après notre 1789, il y a plus de deux cents ans, ne pas oublier que nous avons eu la Terreur, un empereur, un roi, des républiques balbutiantes, et une laïcité encore bancale. La Chine a certes du chemin à parcourir, mais s'il faut comparer avec notre parcours à nous on peut rester modestes."

Philippe :
" JJ tu me souffles. Je connais un peu la Chine et trouve dans ton article tout ce que j'essaye de dire aux bonnes âmes américaines et européennes de ma connaissance. Personne ne comprend la Chine sans y être ne et avoir grandi dans son système. Même les Chinois d'Asie du Sud-Est s'y perdent et ne se reconnaisent pas dans son mélange incroyable de valeurs décadentes et avantgardistes. Mais ce n'est pas une raison pour leur donner des leçons quand nous balbutions encore nous-mêmes devant les mêmes problèmes!"

Sacha (répondant à Hélène et avant que je n'ajoute le thé dans mon article) :
"Hélène, les Chinois sont les seuls à avoir gardé la cueillette à la main (le Darjeling n'a plus que des productions industrielles et machine depuis bien longtemps) et les techniques de dégustations Gon Fu Cha sont les plus prisées des amateurs et spécialistes. Les plus grands thés au monde sont chinois ou taïwanais, l'Inde c'est du pipi de chat à côté ;-). Le thé en Chine c'est exactement comme le vin en France..."

Ecrit par : françoise
www.visualcomplexity.com/...

Ecrit par : Jean-no
Complètement d'accord. Cette condescendance est pathétique. Elle est motivée par la peur et par la peur qu'on veut nous imposer... Ce que personne n'ose dire c'est que la Chine progresse (et pas uniquement en termes de "croissance") alors que nous régressons.
J'ai suivi l'ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, c'était horrible, ignoble, les commentateurs passaient leur temps à insulter les chinois, ils ne s'en rendaient même pas compte tellement ils étaient sûrs d'être dans leur bon droit. Affreux.
Bon, heureusement, en termes d'ignorance, on peut toujours trouver des américains encore plus pathétiques. J'adore le début de cette vidéo où deux américaines essayent de faire dire à une indienne qu'elle est africaine : www.youtube.com/watch?v=l...