Il aura fait jour. Et nuit encore. Et jour après jour ils sont remontés le long du Rhône d’abord. Ils ont descendu la vallée. Ils ont emprunté mille sentiers parallèles qui leur ont fait rencontrer du monde. Et le monde leur a crié les mêmes mots qui sont les leurs. Le monde vibre maintenant d’un seul corps. Ils ont à peine rejoint la capitale que leurs yeux ne voient plus que les strates formant des couches zoologiques de matières inertes conçues pour et par l'homme. Sur le ciel se découpent ces barres criminelles où s'empilent des êtres vivants, qui ne sont plus loin de tout, mais qui l’ont été. Les mains se sont serrées. Les poings se sont abattus sur les guichets conçus pour s’en protéger. Saine colère. Il n’y a plus rien à boire ni à fumer. Dessous, derrière les arbres, ils devinent les pavillons battant corsaires, écrasés entre la route et les dortoirs. Les jardins ouvriers vomissent toujours leurs fruits gorgés de soleil et leurs fleurs orgueilleuses rivalisant d'espoir, engraissés par le fumier des charniers, travaillés quand on pensait se reposer. Ils ont bombé les réverbères. Les objectifs ont volé en éclats. Ils ont renversé la vapeur. La fumée est rentrée sous terre, asphyxiant les machines. Ils avancent pour ne plus jamais s’arrêter. C’est une image. Rien qu’une image. Le retour n’existe pas.
Chacun sait désormais à quoi s’en tenir. Après s’être affranchis de leurs chaînes ils devront rentrer dans le rang ou prendre le maquis à jamais. La flamme n’aura pas brillé plus de trois semaines avant que ne s’autoproclament de nouveaux chefs. L’organisation s’est reformée comme une bille de mercure que l’on aurait plus tôt éparpillée en secouant la boîte de cachous dans laquelle on l’avait emprisonnée. Flux migratoires. Derniers voyages. La roue tourne. D’autres en profiteront. L’étincelle révolutionnaire est un nœud de vibration. Coulant, il resserre son étreinte autour des idiots qui se noient dans leurs rêves. Si nous sommes arrivés jusqu’ici c’est que nous en faisons partie. Les autres ont quitté la route dès les premiers épisodes. Ils n’y verront que du feu et perpétueront quelque histoire à dormir debout. Sommes-nous identiques ? Choisirons-nous l’errance, l’exil ou la nuit ? Le seul laboratoire qui vaille de vivre est à l’échelle de l’univers.