Comme la presse littéraire boycotte les éditions numériques (alors que publie.net fait, par exemple, un véritable travail de défricheur tant dans la qualité des ouvrages que dans leur présentation), la presse musicale ignore ostensiblement la publication des albums en ligne qui se multiplient sur Internet en marge d'une industrie quasi monopoliste en pleine déconfiture. Paradoxe, les blogs sont de plus en plus courtisés par les éditeurs classiques qui ont compris que le buzz naissait de plus en plus grâce à ces passionnés.
Comme François Bon écrit Après le livre, il serait urgent d'enregistrer Après le disque !
Commençons par le bilan comptable. La majorité des musiciens enregistrent des albums pour entériner leurs avancées artistiques et par souci de communication. Ils gagnent leur vie grâce au spectacle vivant ou à des commandes de musique appliquée (cinéma, théâtre, ballet, etc.), extrêmement rarement des royalties qui leur sont consenties sur les supports matériels. Hors les grosses ventes style variétés, entre les exemplaires donnés, les envois et les frais divers, un disque coûte la plupart du temps plus cher qu'il ne rapporte. Pour GRRR qui a toujours soigné ses objets manufacturés et leur présentation, pressage et livret nous revenaient minimum à 5000 euros pour 1000 exemplaires que nous mettions plusieurs années à écouler. Si l'on ajoute les envois postaux l'entreprise a toujours été déficitaire. Pour un disque vendu 15 euros prix public, la part producteur est fortement réduite après passage du distributeur, du diffuseur et de la TVA (à noter que nous vendons toujours le fonds de catalogue parallèlement à notre nouvelle orientation). La publication numérique en ligne que nous proposons sur le site drame.org est gratuite, donc accessible à tous, et peut rayonner jusqu'aux confins de la planète. Nous touchons donc plus d'auditeurs pour un coût considérablement moindre, voire quasi nul. Et gratuit pour le consommateur, détail notable, avec des objectifs de communication largement plus satisfaisants. Mais la presse papier fait la sourde oreille. Pourquoi ? Est-ce autant d'annonceurs qui ne passeront pas de publicité dans leurs colonnes ? Cela revient à soutenir les majors au détriment des indépendants. N'oublions pas que la majorité des journaux et magazines appartiennent à de grands groupes de presse et des multinationales (ou grosses fortunes). Est-ce l'ignorance des nouvelles mœurs de consommation ? Cette surdité mènera-t-elle les rares revues spécialisées survivantes à leur perte ?
Pendant dix ans j'ai milité pour une association de producteurs indépendants de disques qui préféra attendre le déclin plutôt que de reconsidérer ses objectifs à la lumière des nouvelles pratiques. Nous avions pourtant alors les moyens de notre mutation. Je suggérai de développer un site Internet anglais/français avec des news mises à jour quotidiennement en liaison avec les productions de la cinquantaine de labels (plus de mille références !) plutôt que de dépenser une somme folle pour un journal papier (gratuit et sans pub, c'était déjà ça !) qui sortait trois fois dans l'année et coûtait une fortune en frais de port. La décision ne me venait pas de gaîté de cœur, car j'en partageais avec passion la rédaction en chef. Totalement isolé, traité de jeuniste (!), épuisé de me battre contre des moulins à vent, je démissionnai plutôt que de participer à la catastrophe annoncée, aujourd'hui imminente.
Les musiciens continueront de jouer, mais vivront de leur art avec plus de difficulté. La crise n'en est qu'à ses débuts, elle touche tous les secteurs et celui de la culture est sacrifié par tous les partis qui prônent la rigueur. Elle est pourtant le dernier rempart contre la barbarie.
Tout se délite. Dans le passé, les journalistes avaient ordre de n'écrire des chroniques de disques que s'ils étaient distribués officiellement, manière de se débarrasser des petites productions jugées pas assez professionnelles. Les distributeurs ayant pour la plupart mis la clef sous la porte (après les magasins de disques spécialisés assassinés par la Fnac, "le fossoyeur de la culture"), il fallut bien assouplir cette règle draconienne. Quand les derniers acteurs saisiront-ils que les jeunes n'écoutent plus de disques, mais sont branchés sur leurs lecteurs portables ou leur ordinateur ? Or ce sont ces jeunes qui construisent l'avenir, que nous l'apprécions ou pas.
Depuis près de quarante ans mes disques physiques ont été chroniqués par la presse écrite, généraliste autant que spécialisée à tel point que les extraits de presse occupent deux mètres de linéaire sur les étagères. Aucun de mes albums virtuels n'a bénéficié du moindre écho. Trois ouvrages sont parus en 2011 dont deux avec El Strøm (Sound Castle et Fresh 'n Chips) et une musique de film avec Antonin-Tri Hoang et Vincent Segal. Le duo de 2010 avec Segal est un de mes préférés. En 2009 c'était le trio Somnambules avec Sacha Gattino et Nicolas Clauss, et en 2008 le trio live avec Donkey Monkey. L'ensemble, proposé gratuitement titre par titre ou sur la radio aléatoire du site, rassemble 33 albums inédits ! Solos, duos avec Bernard Vitet, pièces pour orchestre, séquences historiques, rencontres avec un nombre étonnant de musiciens, projets d'Un Drame Musical Instantané, musique appliquée, etc., et même des remix de stars internationales comme Thurston Moore... 88 heures choisies parmi 300 heures d'archives, et la possibilité de mettre en ligne de nouveaux projets le jour-même de leur finalisation ! Des auditeurs conscients du travail que cela représente et soucieux de soutenir l'initiative versent régulièrement des petites sommes sur le compte PayPal. C'est encore très timide, mais encourageant. Nous continuons à vendre les beaux objets ouvragés du passé avec la même régularité, aussi maigre que nos collègues. Mais pas une ligne, ni même une news dans la presse papier. C'est moins désespérant qu'absurde.
Commentaires
Ecrit par : langlais
Il s'agit peut-être d'un mélange de genres qui n'est pas encore établi. Pour un journal papier, écrire sur la production internet peut paraitre désuet; il n'y pas de liens 'active', les lecteurs doivent, s'il veulent profiter de cette musique, soigneusement retaper les adresses url parfois assez casse-tête. Et aussi est-ce qu'il s'agit, pour généraliser, du même publique ? Beaucoup de gens que je connais qui lisent de magazines papier ne sont pas des utilisateurs d’internet avérés, et vice-versa.
Justement, les nouvelles sur internet circulent par blogs, forums, mailing, etc beaucoup plus vite et plus efficacement que grâce à n'importe quel article dans un journal. Je me pose souvent la question, quand j'écris un article et il y une partie qui se référé à l'internet, de la pertinence de rajouter une longue liste d'adresses web qui sont vraiment indigeste sur une page imprimée. La raccourci sera de dire simplement 'taper Jean-jacques Birgé dans un moteur de recherche', mais cela ne fait pas très sérieux non plus. Voila, pour ma part; je ne croit pas qu'il s'agit de la mauvaise volonté, mais du plus du fait que les 2 médias, web et papier, ne se communiquent pas bien, étant si différente l'un de l'autre dans la forme, même si le fond est similaire.
Ecrit par : jjb
L'adresse url ne me semble pas le frein à cette surdité. À défaut de googliser le nom de l'artiste qui donne de multiples occurrences il suffirait d'écrire que ces albums en ligne sont sur tel ou tel site, et le tour est joué. Dans mon exemple, drame.org n'est pas plus compliqué à divulguer que le numéro de référence d'un CD agrémenté du nom du distributeur.
La question fondamentale est le peu de curiosité de la presse papier pour les nouveaux médias et, par extension, pour de nouvelles musiques qui s'y créent en marge de la production dominante. Les grands groupes détestent que l'on puisse se passer d'eux. En retour, il est hélas difficile pour un artiste de négliger tout un secteur de la communication ! Le numérique ne s'oppose pas aux supports plus conventionnels, ils est complémentaire. Faire l'impasse sur la musique ou la littérature en ligne, c'est condamner les artistes qui les pratiquent à ne plus être relatés dans la presse papier, alors qu'ils en aussi besoin pour trouver et toucher leur public. La presse a une responsabilité dans la promotion des œuvres, des spectacles, etc. Imaginons que les journalistes deviennent pantouflards et ne chroniquent plus que les enregistrements, ce serait aussi absurde. Les artistes qui utilisent de nouveaux supports pour leur travail sont au même régime que ceux qui ne pratiquent que le spectacle vivant.
À moins d'une volonté politique rien ne justifie cet ostracisme. À moins d'une absurde paresse rien ne justifie ce peu de curiosité...
Ecrit par : langlais
je suis d'accord avec le principe de l'article, mais je me demande si la presse écrite est vraiment si importante que ça; un blog, avec tous les possibles relais derrière, touche un publique potentiel beaucoup plus large qu'un article dans 'libé' ! Et en plus, les lecteurs du blog auront encore plus tendance à simplement cliquer pour aller voir que les lecteur d'un journal, où je pense que le taux de réponse (i.e. des gens qui vont quitter leur lecture et se connecter pour écouter) doit être vraiment minime.
Mais peut-être que cela changera, et je suis prêt donc à relayer l'information dans le modeste journal pour lequel j’écris !
Ecrit par : jjb
Les programmateurs de festivals semblent vivre à une époque ancienne où le magazine papier faisait loi. Je me suis aussi aperçu que, si les jeunes qui s'intéressent aux musiques émergentes, sont branchés Internet, les amateurs de jazz, musiques improvisées et autres styles barjos et marginaux, ne savent rien de ce qui se passe en dehors des sentiers battus. L'idée sous-jacente est de décloisonner les genres et d'offrir au public d'autres pistes que les éternels machins mâchés et rabâchés.
Il est évident qu'un artiste apprécie que son travail soit chroniqué. Que ce soit sur un ancien ou un nouveau média importe peu, tant qu'il est approprié !
Et merci pour ta proposition d'informer tes lecteurs ;-)
Ecrit par : Y-a-k-a.
Au lieu de te plaindre et te défausser sur les autres, prend toi en main et fais, par exemple de la pub, va voir les journalistes!
L'argent et la notoriété se gagnent et c'est de plus en plus concurrentiel! Etre un rentier de son passé? Quelle plaisanterie dans le monde d'aujourd'hui.
Et ce n'est pas en modérant ceux qui ne te tiennent pas un discours gnagnan que tu avanceras.
Avant, tu avais un flamme. Maintenant tu n'as que des demandes!
Ecrit par : jjb
Suite à cet article, Belette écrit :
belettejazz.wordpress.com...