Arnaque, poison ou réalité augmentée ?


J'ai souvent rêvé de devenir le Airto Moreira de la chanson française. Comme Airto Moreira, percussionniste, entre autres, de Miles Davis sur l'album Bitches Brew, personnalisait les morceaux en ajoutant du persil aux orchestrations, j'adorerais saupoudrer les arrangements avec quelque gimmick de mon invention. Ces épices rares donneraient une couleur inédite à la musique, un petit quelque chose de plus, une perspective. J'imaginerais des sons électroniques ou bruitistes adaptés à chaque chanson, narratifs ou purement sensibles. Insuffler une brise cinématographique dans la musique à l'image des artistes qui soulignent leurs interprétations d'un jeu dramatique.
Il y a quelques années, directeur artistique pour le chanteur mahorais Baco, j'avais mixé les klaxons d'un embouteillage à la section de cuivres pour une chanson sur la pollution, fait traverser l'océan indien à un voilier encerclé d'oiseaux marins, lui avait donné la réplique grâce à la voix de personnages qu'il évoquait, autant de contrepoints en forme de contre-champs, voire de hors-champ. Aucune illustration redondante, mais l'installation d'une dialectique qui multiplie les lectures. Une autre fois, j'avais recréé une scène de film pour un cover de Sorry Angel de Gainsbourg par le guitariste Jef Lee Johnson avec la comédienne Nathalie Richard. Ou imaginé de courts interludes pour les trois albums du somptueux Chronatoscaphe commémorant le quart de siècle du label nato. Etc.
Hier après-midi, le violoniste Lucien Alfonso est passé au studio pour que j'ajoute des sub-basses à l'enregistrement d'un morceau du premier album du Toukouleur Orchestra. Avec juste un sax et un violon certains arrangements sonnent comme la section de cuivres de Soft Machine sur des rythmes afro ! Les années 70 ont laissé de sacrées traces. Nous avons ensuite fabriqué des sons supersoniques, entre jet et cosmos, trafiquant sa voix avec l'Eventide H3000 et terminé la séance avec les suraigus d'un supposé satellite et la fraise d'un dentiste. J'ignore si nous avons atteint le nirvana annoncé par le titre, mais j'ai eu un peu de mal à redescendre pour écrire mon article.
Nous n'avions pourtant usé d'aucun expédient, ni végétal, ni chimique, ni même sonore, puisque nous n'avons encore jamais testé les drogues sonores d'I-Doser. Ces centaines d'épices aux noms évocateurs s'écoutant au casque seraient susceptibles de produire des effets comparables à certains hallucinogènes, émotions orgasmiques et autres produits illicites qui font chavirer le ciboulot. Arnaque, poison ou réalité augmentée, allez savoir...

Ecrit par : AL
Pour info (un peu tardivement), Airto Moreira ne joue pas sur "Bitches Brew". Sa collaboration avec Miles Davis n'a débuté que l'année suivante, en 1970.

Ecrit par : jjb
Erreur : à moitié seulement.
S'il n'est en effet pas sur le double album original enregistré du 19 au 21/08/1969, Airto Moreira joue bien dans le coffret complet de "Bitches Brew", sur Great Expectations, Orange Lady, Yaphet, Corrado enregistrés à NYC le 19/11/1969, sur Trevere, The Big Green Serpent, The Little Blue Frog le 28/11/1969, sur Lonely Fire et Gunnevere le 27/1/1970, sur Feio et Double Image le 28/1/1970, sur Recollections, Take It or Leave It, Double image le 6/2/1970. Soit 3 CD sur les 4 ! Coffret fortement conseillé à plus d'un titre évidemment ;-)

Ecrit par : AL
Jean-Jacques, il convient d'être précis ! Ce coffret, s'il possède une cohérence et une intégrité en regroupant toutes les séances de 1969-70 en formule "big band", porte un titre abusif car de "Bitches Brew" proprement dit, il ne propose que l'album lui-même, même pas de prises alternatives ou non coupées.

Par ailleurs, sur un plan historique, ces séances additionnelles étant toutes restées inédites pendant quelques années (sorties en ordre dispersé sur diverses compilations et autres albums hybrides), elles n'ont été rattachées que très tardivement, dans l'imaginaire des fans de Miles Davis, à "Bitches Brew".

Enfin, on pourra ergoter longtemps... Demeure le fait essentiel : Airto Moreira ne jouait pas sur "Bitches Brew".

Ecrit par : jjb
C'est vrai. Vous avez raison. Pas d'Airto sur l'album Bitches Brew. Mais il était de la fête trois mois plus tard, dès novembre 1969, et le coffret présente une unité musicale indiscutable, n'est-ce pas ?
Enfin cette précision ne retire rien au propos de mon article ;-)