Le film We Don’t Care About Music Anyway… est à la noise ce que Step Across The Border était à la nouvelle musique improvisée il y a vingt ans. Dans les deux films, les images et leur montage évoquent le son des musiciens qu'elles enregistrent, réfléchissent leurs sujets de conversation et retournent aux paysages qui les ont inspirés. Alors qu'un couple de cinéastes allemands avaient suivi le guitariste anglais tout autour du monde, les Français Cédric Dupire et Gaspard Kuentz se sont focalisés sur Tokyo. Les deux documentaires de création avaient probablement besoin de ce regard extérieur pour rendre le bouillonnement des scènes musicales et révéler leur environnement social.

La noise japonaise, faite de stridences et de saturations, de scratches et de rythmes mécaniques, de hurlements et d'amplification des sons du corps humain, est une réaction extrêmement vive au formatage des idées comme des paysages du Japon contemporain. En 1996, arpentant les rues de Tokyo, je demandais à mon ami Aki Onda pourquoi il ne photographiait de sa ville que les coins pourris et la misère. Le film m'aide à comprendre Ōtomo Yoshihide qui, à la même époque, me répétait ce qu'il venait de chanter sur scène : "I hate Japan!". Pour faire écho aux musiques violentes et désespérées de Sakamoto Hiromichi, Yamakawa Fuyuki, L?K?O, Numb, Saidrum, Takehisa Ken, Shimazaki Tomoko et Ōtomo Yoshide, les cinéastes ont choisi des déserts urbains parsemés de détritus, usines désaffectées et plages polluées sur lesquels plane le fantôme d'Hiroshima. We Don’t Care About Music Anyway… tient sa magie du montage des sons dû à Jacob Stambach sous la houlette de Noa Garcia-Kisanuki et de celui des images à la fois redondantes et complémentaires. Si les compositions musicales manquent furieusement de dialectique, elles dessinent un juste portrait en creux du Japon qui tranche avec l'idée que s'en font les occidentaux. D'autres, tel Franck Vigroux qui m'a signalé cette perle noire, voient dans notre société les mêmes scories, fascinés par la déchéance d'un monde qui court à sa perte sans être pour autant capables de proposer de nouvelles utopies. Reconnaissons que l'exercice est de plus en plus difficile. À voir sans hésiter.
Commentaires
Ecrit par : Jacques
Pas de mention de Merzbow (Masami Akita), de Hijokaidan, des Incapacitants, et autres historiques de la noise japonaise ?
Ecrit par : jjb
Ce n'est pas un film exhaustif qui prétend embrasser un genre, mais un documentaire de création sur quelques musiciens réunis autour d'une table et dont les œuvres sont filmées intelligemment...
Ecrit par : john
J'ai aussi eu la chance d'écouter Matsuyama Yoshi au Tokyo Hotel.
C'était des "cris" qui partaient du ventre avec des instruments traditionnels koto, shamisen...une protestation à la modernité. Mais il y avait toujours une réponse positive en fond.