Bernard Vitet ne souffle plus


Bernard Vitet était mon père, pendant 32 ans j'avais été sa mère. Cette double métaphore illustre les liens qui nous unissaient. Nous avions 23 ans Francis Gorgé et moi lorsque nous avons rencontré Bernard et fondé Un Drame Musical Instantané en 1976. Comme à tant de musiciens avant nous et après nous il nous apprit les ficelles du métier. Je ne dis pas ficelle pour éviter le mot corde car il n'était pas superstitieux, mais les siennes, énormes, dénouaient les mauvaises habitudes en cherchant systématiquement la contradiction. Il n'avait qu'une chance sur deux de se tromper en inventant des évidences que personne n'eut pu imaginer. Soufflant dans sa trompette comme il parlait, en soignant le silences aussi bien que les notes : un velours mat glissait dans l'estomac comme son café-calva et remontait telle une flèche décochée depuis le diaphragme. Non, ça venait de la nuque, "comme si on recrachait un brin de tabac collé sur les lèvres". Le vin rouge, le tabac brun et les pétards l'auront tout de même conservé jusqu'à l'âge de 79 ans, un record si l'on songe à sa vie, réglée comme du papier à musique, mais quelle drôle de composition ! Elle pouvait souvent sembler avancer en dépit du bon sens. Cela ne le gênait pas. Il adorait les paradoxes, les contrepèteries et les équations expérimentales. De ce côté il n'avait pas son pareil, excité par toute nouvelle expérience tout en cultivant une nostalgie empreinte d'une culture générale qui nous surprenait toujours. Sa présence à un repas faisait monter d'un cran le niveau intellectuel de toute la tablée. Fin latiniste, amateur de littérature, compositeur féru de Bach, Schönberg, Monk et Guillaume de Machaut, on sait l'importance que Miles Davis exerça sur ses jeunes années. Son incroyable biographie en dit long sur son éclectisme qui n'eut d'égal que son intégrité musicale. À partir de notre rencontre il consacra ses activités essentiellement à notre collaboration au sein d'Un Drame Musical Instantané pour lequel nous avons cosigné plusieurs centaines d'œuvres ! Avec dix-huit ans d'écart, j'écris qu'il était mon père au su de tout ce qu'il m'apporta, sur la composition, l'improvisation, la philosophie, l'art de ne jamais prendre pour argent comptant les us et coutumes. Son sens de l'organisation légendaire, c'est un euphémisme, m'obligeait à emporter en double ses partitions, à lui rappeler quatre fois le moindre rendez-vous sans n'être jamais certain qu'il l'avait enregistré. Je l'ai materné toutes ces années, car il se souciait peu de l'intendance ! Par contre il prenait extrêmement soin de son apparence, vestimentaire ou pelliculaire. Les derniers jours il était devenu un beau vieillard, hélas trop amaigri pour lutter contre son insuffisance respiratoire et les médicaments qui l'affaiblissaient d'autre part. Je n'ai pas fini de l'évoquer dans cette colonne. Sa perte est immense, pour moi, mais surtout pour le monde de la musique pour lequel il n'avait d'ailleurs qu'un intérêt mitigé. Seule la musique, les arts, la politique et l'amitié avaient grâce à ses yeux. Ils se sont fermés. Il ne soufflera plus. Heureusement les traces sont audibles et il continuera à vivre dans nos oreilles et dans nos cœurs.

Ecrit par : Jean Pierre RUMEN
Il est arrivé une inondation dont ont pâti mes 33t dont "Free jazz" de Tusques Vitet, etc…
Pour sauver au moins le son j'ai numérisé ce qui restait et j'ai donc entendu Bernard Vitet.
Enorme nostalgie et j'ai voulu savoir, et j'ai appris son décès en juillet.
J'écris pour partager la peine de ceux qui l'ont connu.
J'ai côtoyé cet excellent compagnon dans les années 70 à l'internat de l'hôpital de Maison-Blanche où il fut notre commensal (avec Thollot et le Art ensemble of Chicago. En ce temps là les élèves psychiatres…
Notre camarade Jean-Paul Rondepierre décédé lui aussi, jouait de la trompette et était à l'origine de la venue de ces artistes. (j'ai même soufflé dans la clarinette de l'un d'eux, ça faisait du bruit…)
Voilà je voulais partager un instant de mémoire.
Recevez mes salutations émues et probablement fraternelles.

Ecrit par : Daniel BOURBAKI
Bonjour,
Merci d'avoir mis cette adresse pour pouvoir envoyer un petit message de condoléance, de soutien et d'amitié suite au décès de Bernard Vitet que j'ai appris par hasard, à l'occasion d'une recherche sur Internet.
Bernard a été mon prof de trompette durant quelques années, vers les années années 78-80.
Ayant "déserté" la musique pour d'autres cieux (nécessités alimentaires mais pas seulement !!) dans les années qui ont suivi, j'ai perdu le contact avec lui ainsi qu'avec la musique en général et la musique improvisée en particulier pendant presque toutes ces années. Les soirs de brouillard, un regret me venait de cette "désertion" mais il passait bien vite et le temps reprenait son cours.
Je me souviens d'une maison dans un petit passage du 15ème arrondissement (une maison de famille, je crois) où il gardait un atelier. C'est là que je suis venu, pendant une année où ou deux, pas forcément régulièrement pour que Bernard m'apprenne à souffler dans le biniou.
Dire que ce fut surprenant serait en dessous de la vérité : Bernard avait une façon surprenante de connecter des tas de choses semblant n'avoir rien à voir les unes avec les autres : l'anatomie de la sphère ORL et le jeu de la trompette, le tai-chi avec les luttes ouvrières et l'improvisation, etc, etc
On pourrait rajouter, pour faire bonne mesure, l'herbe du diable et la petite fumée (comprenne qui veut !).
J'avais été très surpris, lors de l'organisation d'un stage pour souffleurs, de sa modestie voire de sa timidité dans une telle situation. Il préférait visiblement une relation personnelle entre le maitre et l'élève plutôt qu'un enseignement de groupe.
J'ai beaucoup apprécié le message de Jean-Jacques sur le fait d'avoir été "la mère" de Bernard : dans mon souvenir, il n'était effectivement pas très concerné par les questions d'intendance et d'organisation.

@Jean-Jacques : je doute que tu te souviennes d'une audition en 72-73 pour un bassiste (à Boulogne-Billancourt, si ma mémoire ne me trompe pas) pour votre groupe de l'époque (dans les détails incongrus qui me restent, tu roulais dans une DAF pourrie à l'époque). Ça ne nous rajeunit pas : désolé :-[

Amicalement,
Daniel BOURBAKI

Ecrit par : Francis Gorgé
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Ecrit par : Pierre Sauvageot
Une incroyable générosité, un artiste au sens plein, jamais de calcul, un humour. Il m'a transformé en artiste alors que je n'étais qu'un curieux. Je ne le voyais plus mais il était toujours là. Amitiés à tous.

Ecrit par : JJB
Votre mémoire est excellente, cher Daniel !
Merci pour le message...