La mobilisation générale est-elle une opération commerciale ?


Suite à l'article que j'ai écrit sur l'excellente compilation Mobilisation Générale j'ai reçu une lettre d'insultes d'un des producteurs de Born Bad Records parce que j'avais eu le malheur de critiquer le travail de sagouin du livret. En l'absence des noms des musiciens j'avais commencé une petite recherche qui leur déplut. Mon désir de savoir "qui joue sur quoi" serait "une névrose à deux francs" que ma "suffisance affichée et la médiocrité de mon papier" ne peuvent racheter ! JB revendique que la compilation se voulait didactique, accessible, car, dit-il, "la plupart des gens (les gens normaux en fait) n'en ont rien à foutre de savoir que Bernard Macouille jouait du triangle sur l'un des morceaux". Ce jeune producteur et son associé auraient passé deux ans à réaliser cette compilation, mais ils trouvent que je fais le malin en réussissant grâce à Google (ils omettent mes coups de fil à certains participants) à faire remonter le nom de quelques musiciens dans les dix minutes que m'auraient coûté mon article. Il faudrait savoir, qui fait le boulot, eux ou moi ? Deux ans ou dix minutes ? Je lui suggérai aussi d'engager un ou une graphiste digne de ce nom. Je citai en exemple la page 6 où un paragraphe entier est répété deux fois, et des caractères manquants. La moindre des choses est de se relire avant de publier. Le paltoquet finira par reconnaître le bâclage de la version CD, seul le vinyle ayant grâce à ses yeux. Sympa pour les acheteurs de la version numérique !

Mais surtout ne pas citer les musiciens offre l'avantage de ne pas payer certains droits relatifs à une réédition et d'éviter la fastidieuse épreuve des autorisations multiples. C'est prendre un gros risque en dehors du fait de se ficher royalement de ce que peut ressentir un musicien qui a participé à une œuvre sans être crédité. Le jazz, le free jazz, militant ou pas, est une musique où les individus s'engagent personnellement. Ce ne sont pas des musiciens de studio payés à la séance. Si "la plupart des musiciens s'effaçaient volontairement derrière l'œuvre collective" (dit-il), il n'empêche que des musiciens sont cités pour tous les morceaux quand d'autres en sont absents ! Comment comprendre cette abnégation des uns et cette mise en avant des autres ? Est-ce une façon de s'attribuer tout le mérite en tant que producteur de ces rééditions ? Car le nom des deux producteurs figurent, eux, clairement sous la dénomination "conception et réalisation" ! Le mépris de ce monsieur est choquant et laisse penser que ses pratiques sont bien celles de marchands et certainement pas de militants. Son mépris pour celles et ceux qui ont permis l'existence de cette compilation, les auteurs, compositeurs et interprètes, est carrément odieux.

En me répondant avec arrogance et agressivité, probablement inhérentes aux fonctions qu'il occupe par ailleurs, JB jette un discrédit sur la compilation pourtant formidable. Il est vrai qu'aujourd'hui on récupère tout pour se faire du fric. Son courriel est hélas représentatif de ce qu'est devenu le monde de la musique, un marché où les musiciens sont la dernière roue du carrosse, avec des "produits" dont les tenants du marketing s'imaginent être les créateurs, insultant quiconque ne partage leur point de vue. Je n'ai pu m'empêcher de répondre à ce monsieur qui prétend s'adresser aux "gens normaux" (normal, dans un pays où le président de la république montre l'exemple en se définissant comme "normal" !). Se découvre un écueil entre les belles intentions déclarées et une cynique pratique en sous-main révélée sous l'emprise de la colère qui, en commentaire d'un autre blog, semble me valoir des menaces physiques explicites...

Je n'aurais pas insisté et les intentions de Born Bad ne seraient jamais apparues si ce JB n'avait pas été aussi vulgaire. Je regrette que le monde dont nous rêvions dans les années évoquées dans cette compilation et celles qui les ont précédées aient parfois accouché d'une jeunesse dont l'arrogance, pourtant nécessaire, n'est pas toujours sympathique lorsqu'elle est le fruit de l'ignorance. Nous sommes loin des combats solidaires que nous menions alors et des créations qu'ils nous inspirèrent. En cela la compilation Mobilisation Générale est exemplaire, tant dans sa réalisation que dans les coulisses de l'entreprise que cet échange révèle.