On se sent seuls parfois. Lorsqu'on joue en concert nous avons un retour direct du public, le frémissement de la salle, les réactions enthousiastes ou polies... Mais l'envoi d'un disque, ou offert de la main à la main, engendre peu de retours. Les journalistes et blogueurs ont au moins le mérite de se fendre de quelques commentaires, certains choisissant leurs mots ou livrant un point de vue personnel. Les amis comme les professionnels sont-ils si embarrassés pour laisser voguer nos bouteilles à la mer vers des contrées inaccessibles ? Elles finissent pourtant par revenir s'échouer sur nos plages si l'on sait vivre assez vieux pour profiter des échos qui jaillissent du passé comme si c'était hier. Les tampons aux encres de couleur s'accumulent alors comme sur le passeport des grands voyageurs. On aura pourtant souvent passé sa vie à les attendre, voire ne plus même y penser et se surprendre de ces franches exclamations qui se moquent du temps.
Dans son récent entretien à Citizen Jazz qui lui consacre sa couverture, Antonin-Tri Hoang répond à Franpi Barriaux qui m'évoque : "Jean-Jacques Birgé, c’est un peu comme un parrain. C’était notre voisin chez mes parents et je l’ai toujours connu. Je ne peux énumérer tout ce qu’il m’a fait découvrir, et c’est toujours une joie de faire de la musique ou de discuter avec ce polyvalent généraliste !" Cela me touche, car dans notre milieu social les gens parlent d'eux-mêmes, ne vous posent aucune question sur vos activités et font preuve d'une superficialité qui évite surtout de se mouiller. Il faut oser patauger, se mettre à poil et se pencher pour ramasser les milliards de bouteilles qui flottent à la surface pour apprendre ce qu'elles contiennent. J'écris quotidiennement des articles sur mes congénères par pur militantisme ou solidarité, parce que les professionnels de la profession manquent à la pelle ! Combien font cet effort ? Ignorent-ils que la curiosité est toujours récompensée ? Pensent-ils sérieusement que quiconque soit dupe des ronds de jambes et des déclarations d'amour si elles ne sont pas suivies d'effet ? L'hypocrisie ou la générosité, la lâcheté ou la franchise rejaillissent toujours sur nos œuvres. À se regarder dans la glace, il faut pouvoir assumer tous les angles, y compris ce qui se passe derrière notre dos !
J'ai plusieurs fois regretté publiquement que l'on ne fasse pas assez appel à mes compétences. Il est probablement difficile de savoir quoi demander à un "polyvalent généraliste". J'ai l'impression que la plupart des musiciens qui me connaissent ne savent pas de quoi je joue ou ce qu'ils pourraient me demander. Ou bien, à diriger ma barque avec succès depuis bientôt un demi-siècle, je souffre du même mal que tous les capitaines, un "splendide isolement" qui laisse penser que mon travail est si personnel que je ne pourrais pas me glisser dans les habits d'un autre. Je n'ai heureusement pas ce problème dans les autres sphères où j'évolue. Dans le multimédia et tout ce qui touche aux nouvelles technologies je jouis d'un confort d'écoute qui n'a rien à voir, intégrant des équipes où la complémentarité ne s'arrête pas à son outil de travail. La reconnaissance vient rarement d'où on l'attend. Peut-être qu'en voyant la maison où je vis, acquise grâce à mes droits d'auteur, certains me croient plein aux as,s ans avoir besoin de bosser ? L'échange quotidien que j'ai eu si longtemps avec Bernard Vitet me manque. Je ne m'épanouis vraiment qu'en équipe, à partager nos idées, à les confronter... Ou bien, c'est une qualité autant qu'un handicap, anticiper les modes fait de l'ombre aux histoires que d'autres se racontent en faisant semblant d'inventer la roue. Cela ne m'énerve que quelques minutes, j'aurai toujours un métro d'avance. Mais je ne le conçois qu'en bonne compagnie. Avoir raison tout seul n'est pas sain. Seul, vite on la perd. Je préfère inventer de nouveaux mondes, with a little help from my friends !