Sans peur et sans reproche


Article rédigé fin 2008 pour le numéro 22 du Journal des Allumés du Jazz, relatif à ma démission de sa rédaction-en-chef.

Dans les années 70, les syndicats se sont battus contre la fermeture des mines de charbon du nord de la France au lieu d’exiger la reconversion et la réinsertion des mineurs. Ils savaient pourtant que la décision était alors inéluctable, mais ils ne se sentaient pas le courage de l’annoncer aux ouvriers profondément attachés aux terrils qui les avaient tant fait souffrir, mais qui donnaient un sens à leur vie.

Les temps changent.

Les Allumés du Jazz ont été fondés il y a plus de dix ans dans un paysage qui s’est depuis radicalement transformé. Union de petits commerçants amoureux de leur métier, l’association est devenue un lieu de solidarité et de résistance, facteur de débats passionnés et d’actions excitantes. Dans le même temps, le monde de la musique était chamboulé par l’arrivée d’Internet, aussi déterminante que le fut la révolution industrielle deux siècles plus tôt. Les autoproductions discographiques se sont multipliées. La dématérialisation des supports se précise. L’industrie dicte sa loi. Les sociétés d’auteurs, un peu perdues comme tout le monde devant cette annonce et les migrations de pratiques qu’elle engendre, lui emboîtent le pas. Les institutions suivent la mode encore plus rapidement qu’elles ne changent de politique à chaque remaniement ministériel. Les jeunes consommateurs téléchargent et s’échangent des mp3 comme leurs aînés achetaient des disques et les enregistraient à la radio ou magnétophoniquement. Après s’être glissées dans la niche jazz, les majors sont devenues frileuses et ne produisent rien qui risque d’accumuler des stocks. Le court terme et la vitesse sont devenus les guides de la civilisation. Chacun s’accroche à ses avoirs, à ses acquis.

L’avenir effraie.

À ce jeu de dupes, emboîter le pas aux choix de l’industrie est tout autant suicidaire que de les ignorer. Si les jours du disque sont comptés, le format chanson des mp3 à télécharger ne convient absolument pas aux musiques que nous défendons, qu’elles soient jazz, contemporaine, improvisée, actuelle, ancienne, classique, innovatrice, traditionnelle, électro ou je ne sais quoi. Le bout de plastique circulaire argenté n’a pas plus d’intérêt que son grand frère en vinyle noir. C’est son enveloppe qui donne à la musique enregistrée sa valeur ajoutée : textes de pochettes, paroles, créations graphiques, photographies... Le format de 74 minutes n’est pas particulièrement adapté, contrairement au 33 tours dont les faces de 20 minutes correspondaient à la durée de concentration maximale d’un auditeur attentif. Changer de face obligeait à se lever, à poser l’aiguille sur le sillon… L’heure et quart ininterrompue du cd anticipe le flux sonore déversé par les baladeurs mp3. Si nous écoutions de la musique du matin au soir, elle était donc entrecoupée de courts silences entre les faces. Aujourd’hui un fondu enchaîné remplace même celui qui séparait les morceaux. Le silence fait peur. Tant que la dématérialisation des supports n’aura pas accouché d’un système ergonomique satisfaisant, tant que les mp3 n’auront pas été remplacés par un format restituant la dynamique de la musique de manière fidèle, tant que la valeur ajoutée de ce qui emballe le produit ne procurera pas de désir pour l’objet, les producteurs et amateurs de disques n’auront pas de mouron à se faire. La fin du disque annoncée est certainement précipitée, mais à terme ? Au lieu de suivre les choix cyniques ou imbéciles de l’industrie ou de lui résister tout aussi servilement, le devoir des rêveurs et des passionnés, dont l’imagination ne saurait être bridée par l’appât du gain, moteur exclusif du capital, n’est-il pas d’anticiper les révolutions en cours et de proposer des systèmes qui leur conviennent ? Il sera toujours temps de se laisser rattraper ensuite par le système ! Plutôt que de s’attacher à un support qui n’a que peu d’avantages, ne serait-il pas plus astucieux de comprendre les mutations technologiques et de se les approprier pour qu’elles servent enfin notre propos ? Lorsqu’une puce, un RFID, son téléphone portable devenu télécommande universelle, auront remplacé l’objet manufacturé à partir du pétrole dont le prix ne cessera d’augmenter et résolu l’embarras des stocks, il faudra bien définir de nouveaux protocoles de production et d’écoute de nos musiques. Si les nouveaux supports et les conditions de diffusion ont toujours influencé les compositeurs, leurs désirs doivent à leur tour en pervertir les usages. La musique, quelle que soit sa durée, atterrissant dans nos haut-parleurs par le biais de quelque nouveau système sans fil, la question fondamentale, au-delà de la musique elle-même, est donc celle de sa présentation. Projetterons-nous sur de nouveaux écrans, eux-mêmes dématérialisés, les images qui l’accompagnent ? Et quelles images justement sont-elles aujourd’hui les plus adaptées ? Quelle forme les textes peuvent-ils prendre ? À quoi tenons-nous tant et de quoi pourrions-nous rêver ? Ne nous bouchons pas non plus les oreilles : les supports influent également sur ce qu’ils véhiculent. Le changement terrorise.
Regardez ce journal. Est-il réellement adapté aux enjeux que nous nous fixons ? Il paraît trois fois par an (consommant combien d’arbres) alors que nos actualités sont vives et nombreuses. Il construit un ciment entre tous les acteurs de nos scènes, mais il ne génère pas assez de ventes de disques pour assurer nos pérennités. Ne serait-il pas plus astucieux de publier des petits teasers papier (tracts élaborés) à diffuser très largement dans des lieux les plus variés, annonciateurs d’un corpus copieux et quotidiennement renouvelé sur le Web ? Le Journal pourrait être actualisé au jour le jour, susciter les initiatives de nouveaux rédacteurs, devenir bilingue pour toucher les amateurs du monde entier… Dans le même mouvement, Internet permettrait d’exporter nos productions, de remplacer les grandes surfaces culturelles défaillantes, d’inventer les futurs moyens de diffusion de la musique que nous aimons. C’est une question de priorités budgétaires, car, pour fonctionner, il faudra investir dans la communication pour que le site des Allumés soit connu internationalement, faisant réellement autorité et gagnant en puissance de vente. Avec l’appel à mettre en place des présentoirs de disques des Allumés dans des lieux aussi divers que bibliothèques, librairies, salles de spectacle, écoles de musique, centres culturels, ces perspectives planétaires alliées à celles de proximité ne seraient-elles pas plus réalistes que de penser se substituer à une distribution traditionnelle en déclin et de plus en plus anachronique ?
Lorsque les institutions politiques ont choisi de sortir leurs révolvers devant tout ce qui constitue la culture, lorsque les sociétés civiles se débattent dans des combats d’arrière-garde en défendant des lois contradictoires qui ne peuvent qu’affaiblir les revenus de la copie privée, lorsque le ton est à la répression (ce numéro porte le n°22 comme dans « v’là les flics ! »), lorsque les partenaires affolés de nos propres domaines se tirent des balles dans les pattes, ne serait-il pas temps de prendre son courage à deux mains et d’investir tant qu’il en est encore temps dans une reconversion aussi salutaire que salvatrice plutôt que de tenter de recoller les morceaux en imitant de vieux schémas qui ne correspondent plus à aucune réalité ?
Faut-il avoir peur de l’avenir ou n’est-il pas plus excitant de l’inventer en accord avec nos rêves trop souvent refoulés, bafoués, enterrés, oubliés ? Ce ne sont pas des voeux pieux, mais propositions à débattre si l’on souhaite encore s’en construire un, d’avenir.