C’est l’histoire d’une trahison. Il faut l'entendre non pas comme une querelle de personnes, mais comme une volonté politique destructive qui semble devenir la règle de la macronie, comme on a pu le constater récemment avec la suppression des meilleures émissions de création de France Musique par exemple. Pour apprécier le jeu de massacre auquel se livre l'actuel chef d'orchestre et directeur artistique, le Québécois Jean-Michaël Lavoie, probable marionnette entre les mains de la déléguée générale, Laurence Dune, il faut revenir sur l'encombrant passé dont tente de se débarrasser le duo diabolique.
Jeune homme, j'avais repéré l'Ensemble instrumental Ars Nova comme le plus expérimental de tous les orchestres contemporains, le premier de ce genre historiquement. Il était alors dirigé par Marius Constant qui l'avait fondé en 1963 et qui passera le relais à Philippe Nahon en 1987. J'en apprécierai la rare ouverture d'esprit dans le choix des compositeurs puisqu'à côté de Georges Aperghis, Pascal Dusapin, Marc Monnet, Luciano Berio, Luc Ferrari, Bernard Cavanna, Zad Moultaka, Luis Naón, Betsy Jolas, Martin Matalon, Jean-Pierre Drouet, Loïc Guénin, je découvrirai des partitions d'Andy Emler, Sylvain Kassap ou Franck Vigroux... Partant à son tour à la retraite l'an passé, Philippe Nahon propose Jean-Michaël Lavoie à l'ensemble des musiciens, collectif soudé et dévoué, aussi solidaire qu'appliqué dans la dynamique de l'orchestre. Son nouveau chef promet de prendre la suite, assurant qu’il "ne touchera pas à l’ADN d’Ars Nova, ce bijou caché", ensemble de 18 musiciens auxquels s'ajoutent 5 techniciens. Ils ne sont pas salariés, mais intermittents, enseignants, etc., donc forcément fragiles en face d'administratifs mal intentionnés qui, eux, sont a priori protégés par leur statut social.
Pendant la transition entre Nahon et Lavoie, les musiciens s’aperçoivent de dysfonctionnements inquiétants comme l'annulation de spectacles pourtant commandes d'État financées par l'argent public. Alors que les musiciens s'enthousiasment devant l'opéra L’homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein que doit mettre en scène Agnès Jaoui, la direction renvoie la partition à son compositeur sans un mot. Si tous les musiciens ont dévoré le livre de Leonardo Padura d'où est tiré le texte, le seul à ne pas l'avoir lu est le chef qui prétend que ce projet n'a aucun intérêt. Il sera repris par un autre ensemble qui en assurera une trentaine de dates !... Après cinq semaines de travail acharné sur Trilogy in Two d'Andrea Liberovici en Italie et à New York, la pièce spécialement écrite pour Ars Nova est également abandonnée. Elle sera jouée par d'autres ensembles !... La direction évoque un opéra d’Alexandros Markéas qui n’est lui-même pas au courant... Ce ne sont que quelques exemples. Pour justifier ces choix absurdes, Lavoie revendique le terme "mutant par nature", mais le programme de l'orchestre devient une peau de chagrin. Il va jusqu'à retirer le terme "ensemble instrumental" qui colle à Ars Nova depuis ses débuts, comme s'il fallait effacer son passé flamboyant.
Par un mail Lavoie annonce qu’il renouvellera les équipes artistique et technique à partir de la saison 2019-2020. En plus du photographe, l’équipe administrative vire quatre musiciens et non des moindres : Pascal Contet, Isabelle Veyrier, Tanguy Menez, Fabrice Bourgery. Sous des prétextes surréalistes, la manœuvre s'accompagne de vexations et d'humiliations. Lavoie refuse les percussionnistes historiques de l’Ensemble et recrute par FaceBook des jeunes payés en dessous du tarif syndical. Vivant à Montréal où il est professeur à l’université alors qu’il est censé être à plein temps à Paris, il brille en outre par ses absences aux répétitions et aux "laboratoires". La note d'avions fait partie de son contrat tandis que la mesquinerie relative aux "instruments lourds et encombrants" se répand pendant les voyages de l'orchestre. Presque tout le bureau de la structure, son socle administratif, fuit devant l'incompétence de sa déléguée générale, Laurence Dune, qui promeut étrangement Lavoie au lieu d’Ars. Sur les mentions légales du site d'Ars Nova on a la surprise de lire que Jean-Michaël Lavoie en est le propriétaire, alors que c'est évidemment le contribuable qui le finance ! On peut se demander ce que fabriquent les membres du Conseil d'Administration comme Wilfred Wendling qui cumule avec la direction de La Muse en Circuit ? Y aurait-il conflit d'intérêt ? Il est certain que la diffusion d'enregistrements est moins chère que des musiciens en direct. L'Ensemble passe 5 jours en studio pour une musique qui sera diffusée lors d'une centaine de représentations, les musiciens étant obligés de signer un contrat de cession privé non conforme à la loi de 1985. Comment réagiront les sociétés d'auteurs et d'interprètes comme la Sacem ou la Spedidam devant le gâchis ?
Comme partout aujourd'hui l'administration se gave sur le dos des artistes, ici 300 000 euros contre seulement 176 000 pour la partie artistique ! C'est la même logique assassine à Radio France. Il y a pourtant d'autres solutions qui permettraient à notre pays de préserver son aura internationale de pays de la culture, des solutions alternatives fiables qui devraient convaincre les autorités de tutelle. Hélas, à ce régime où les permanents administratifs avalent tout le budget au détriment de la programmation artistique, les scènes nationales et autres institutions financées par les collectivités publiques deviennent des coquilles vides. Le malaise est profond parce qu'il est institutionnel. Mais est-il intentionnel ? L'inculture qui règne de plus en plus parmi les élites qui nous gouvernent accouche forcément d'une arrogance incroyable et d'un cynisme aussi suicidaire que criminel. Lorsqu'elle se double d'une gigantesque incompétence, il y a péril en la demeure.
L'affrontement entre le binôme à la tête d'Ars Nova et les musiciens qui en ont jusqu'ici assuré le succès n'est pas exceptionnel. C'est le modèle ambiant qui guette toutes les structures actuelles qui cherchent à innover dans la création plutôt que dans l'économie de marché. Le Conseil d'administration d'Ars Nova s'exprime d'une même voix pour évoquer, en s'en félicitant, "la jurisprudence qui 'libérera' les ensembles et orchestres constitués d'artistes non-permanents". Il suffit de lire la liste des 1700 personnalités de la musique qui ont signé la pétition en soutien au collectif de musiciens et techniciens de l'Ensemble Instrumental Ars Nova. Soyons solidaires aujourd'hui, car demain ce sera notre tour !