Autodestruction [archive]


Articles des 14, 16 et 24 juillet, 1er et 5 août 2006, 24 juillet 2008, 6 janvier et 6 mars 2009, 10 juillet et 6 novembre 2013, 21, 25 et 30 juillet 2014, 16 mai 2018

Dès 1967, je suis entré en rupture avec la politique d'Israël pour ne pas renier ma culture... J'ai rassemblé 14 articles sur ce sujet épineux, mais ce n'est pas à lire d'une traite...

J'ai commencé par demander pourquoi je n'avais pas de grand-père. Il avait été gazé à Auschwitz. Mon père avait sauté du train qui l'emportait en Allemagne. J'ai essayé de comprendre pourquoi les Juifs avaient toujours été persécutés. Mes parents me répondaient que les gens étaient jaloux de notre réussite. Nous étions des marchands, des banquiers, des artistes, des savants, nous avions su lire avant tous, survivant à tous les pogromes, traversant les siècles sans jamais être du côté du manche. Nous avions préféré fuir l'horreur et l'intolérance en nous battant avec la seule ressource de notre intelligence. Voilà comment naît le complexe de supériorité. Je n'avais pas d'autre choix que de me retrouver premier de la classe, presque une tradition, quoi qu'il m'en coûtasse. Nous n'étions pas très sportifs, la compétition ne pouvait s'exprimer que sous l'angle de l'esprit. Aucune icône, mais des exemples, Christ, Marx, Freud, Einstein, Schönberg, où que je me tourne l'écho de leur voix résonnait en moi. Séduisante paranoïa ! Une réponse à l'angoisse du "pourquoi moi ?". Mes parents avaient beau affirmer que ma circoncision n'était qu'hygiénique, comme les Américains et les Africains, je n'aurais pas supporté d'avoir un fils qui ne le soit pas, qui ne me ressemble pas. Où l'histoire va-t-elle se nicher ? Habillé, rien ne se voit. Pourquoi moi ? Ma non-violence, "Peace and Love", ma "citoyenneté du monde" découlèrent logiquement de cette conscience inculquée par des siècles de questions sans réponses.
La fierté d'appartenir à ce peuple géographiquement informe, à cette communauté que nous ne fréquentions pourtant pas plus que la famille, allait se transformer en la plus grande honte, celle de ressembler à tous les hommes, de partager enfin les mêmes valeurs que le reste de l'humanité : intolérance, colonialisme, et la brutalité la plus vulgaire. Comment est-il possible qu'un peuple dont une partie a vécu l'holocauste sombre dans la barbarie et le crime organisé ? Quelles sont ses motivations profondes ? Je reste interdit devant tant de stupidité et d'horreur. Ma culture n'en finit pas de mourir. Je ne pourrai jamais transmettre à ma fille ce qui m'avait rendu si fier d'être un être humain. Élevé dans la laïcité, sans religion, voire dans un anticléricalisme œcuménique, ayant plus tard mûri dans l'athéisme, je n'ai jamais tant revendiqué mes origines juives que depuis la guerre des six jours et tout ce que la paranoïa israélienne suscita d'exactions. Comment vivre dans un pays où l'état et la religion ne sont pas séparés ? Qu'il était agréable d'être français ! Les Juifs israéliens sont tous responsables, toute la diaspora porte une lourde responsabilité dans ce qu'il adviendra du Moyen Orient.
Certains diront qu'ils ne savaient pas. Qu'ils ne savaient pas comment vivaient les Palestiniens, qu'ils ignoraient tout des sévices, des brimades quotidiennes et des privations que ce peuple endure depuis des décennies. Mais tout aura été dit. Les pays arabes ne veulent pas d'eux, sinon le problème serait réglé depuis longtemps. Septembre noir fut l'œuvre des Jordaniens, il est important de se souvenir. Les Arabes parlent des Palestiniens comme j'ai toujours entendu évoquer les Juifs. Ils ont contre eux les mêmes griefs. Ce sont les Juifs arabes. Nous partageons l'antisémitisme avec eux. Au lieu de se solidariser, le gouvernement israélien n'a eu de cesse de les persécuter, au nom du terrorisme. Mais comment appelait-on les résistants qui luttaient contre l'occupation allemande, me rappela un jour l'ancien ministre des Affaires Extérieures, Claude Cheysson ? Des terroristes ! Avoir trente ans aujourd'hui en Palestine, c'est n'avoir jamais connu autre chose que l'occupation. Sartre, dans On a raison de se révolter, rappelait que le terrorisme n'était que le fruit du désespoir. Comment a-t-on pu cautionner ces persécutions quotidiennes ? Comment les Juifs peuvent-ils accepter de reproduire ce qu'ils ont subi. Israël n'est pas Auschwitz, mais jusqu'où ses dirigeants sont-ils prêts à aller ? La paranoïa a toujours créé les pires actes de barbarie. Les Serbes disaient qu'on voulait les exterminer. Voyez les Tutsis et les Hutus. Anéantissons les autres avant qu'ils ne nous tuent, frappons les premiers, le schéma est toujours le même. On apprend souvent que le violeur d'enfants a lui-même été abusé lorsqu'il était petit. Les Juifs ont même reconstruit chez eux le mur du ghetto de Varsovie, le mur de la honte.
Il faut que du monde entier s'élèvent les voix de ceux qu'on ne pourra pas taxer d'antisémitisme pour dénoncer les actes absurdes et suicidaires d'Israël. Il faut que la diaspora, en particulier celle qui alimente l'économie désastreuse de ce pays, comprenne qu'il n'y a pas d'issue dans les armes, que si elle devenait finale, la réponse détruirait le pays d'abord, toute une culture ensuite. Il ne suffit pas aux États Uniens de continuer leur politique impérialiste, ils sont les plus grands complices de l'horreur qui se perpétue en Israël comme en Irak, en Afghanistan et dans bien d'autres pays. Quelle sont les motivations des uns et des autres ? Est-ce la peur de la démographie inégale entre Arabes et Juifs qui, dans une supposée démocratie, donnerait le pouvoir aux Palestiniens ? Est-ce la nécessité des USA d'avoir le maximum de bases au Moyen Orient ? Est-ce une manière de faire indirectement la guerre à l'Iran ? Qui cédera un bout de territoire, légalement reconnu en 1948 (mais rejeté par la Ligue Arabe, il faudra revenir sur la responsabilité des uns et des autres) pour créer enfin un état palestinien ? Qui donc a intérêt à ce que la guerre continue éternellement ? Quel rapport avec le prix du baril de pétrole ? À qui profite le crime ? Certainement à aucun des peuples qui vivent sur une terre qu'ils ont le culot de considérer comme sainte. Il faut que s'élèvent les voix de la morale, de tous côtés. L'ONU s'est partout montrée impuissante. Les enjeux économiques ne concernent pas les populations locales. Les manipulations dont ils sont les victimes les détruit. Réveillez-vous, camarades, ne vous laissez pas entraîner dans cette troisième guerre mondiale commencée il y a soixante ans. N'acceptons pas l'horreur ni l'arrogance des puissants ! Il n'y a pas de fatalité. Nous sommes tous responsables.

LE JUGEMENT DE SALOMON


Trois millions et demi de Libanais, peut-être seulement trois aujourd'hui avec la désertion des Chrétiens Maronites qui fuient leur pays depuis vingt ans, en goutte à goutte, la mort dans l'âme. Ils se sont disséminés partout sur la planète, marchands phéniciens, restaurateurs (ah, le mezzé !), hommes d'affaires... Où que l'on tourne son regard, le jardin idyllique est devenu un champ de ruines ou un immense chantier en construction. Comment est-il possible que le pays des cèdres ait de tous temps été l'enjeu de tant de convoitises ? Voyons les choses en face : une immaturité politique totale de la classe possédante, les Maronites précités (les quelques communistes ont disparu, Maroun se serait tué en tombant dans son escalier il y a près de quinze ans), un système tribal, mafieux (secret bancaire ; lupanar des Saoudiens ; tout y a un prix), moralement arriéré (prépondérance de la religion, dix-sept confessions officielles différentes ! Je rentrerai un de ces jours dans les détails, comme la chape de plomb qui pèse sur les filles, là-bas aussi)... Lorsque les Maronites se plaignaient du Hezbollah (en anglais Hizballah), parce que l'Iran finançait les villages et donnaient de quoi manger aux plus démunis, je demandais qui donc avait le pouvoir et l'argent avant la guerre. Et pourquoi n'avaient-ils pas alors un peu partager avec les pauvres, ceux qui, comme par hasard, sont de confession musulmane ? À leurs yeux, j'avais presque l'air d'un prophète en posant ces questions. Bon sens ne saurait mentir ! Au pays de Gibran Khalil Gibran, il n'y a plus qu'une poignée de cèdres millénaires dans la montagne, presque un square. La verdure a cédé la place à la poussière.
Qui se préoccupe de cette minorité entourée d'Arabes et, au sud, Israël, admirée et crainte à la fois. Ils sont pris en étau et aucune communauté internationale ne se soucie de leur sort. Il n'y a pas plus d'enjeu à Beyrouth qu'à Sarajevo. Tout se joue au niveau du symbolique. Pas totalement : il y a l'accès à la mer, mais surtout les pays arabes, Israël, les USA, l'ONU, tous cherchent un parc pour les Palestiniens, et le Liban est tout indiqué. Les Maronites seront-ils sacrifiés à leur tour, diaspora dispersée sur le globe ? Une injustice en chasserait une autre. Alors ? Doivent-ils collaborer avec l'agresseur (Sabra et Chatilah sont encore dans toutes les mémoires) ou défendre leur terre avec le Hezbollah (personne n'oublie non plus l'occupation syrienne). Serait-il temps, aux uns comme aux autres, de rappeler le jugement de Salomon ? Car ici la terre porte ses traces...

P.S.: quatre jours après ce billet, devant l'agression disproportionnée de l'état d'Israël, préparée en réalité depuis des mois avec le soutien des États Unis et quelques complicités locales, il semble que les Libanais commencent à comprendre que l'agresseur est bien Israël et qu'il ne s'agirait pas de refaire les erreurs de 1982 en se divisant. Nombreuses réactions de solidarité se sont exercées entre les anciens ennemis. Des Chrétiens recueillent et apportent leur soutien aux populations déplacées du Sud-Liban. Les bombardements sur des sites chrétiens comme Achrafieh finissent par leur mettre la puce à l'oreille. Le but d'Israël est, cette fois encore, de détruire systématiquement le Liban pour y installer un nouveau gouvernement fantoche. Rappelons encore que la Ligue Arabe n'a jamais sérieusement soutenu les Palestiniens, c'est l'Iran qui finance le Hezbollah. On a les alliés qu'on peut, en fonction des intérêts des uns et des autres ! La communauté juive internationale se fait honteusement complice d'un état impérialiste, inique et paranoïaque. Il est absolument indispensable que dans le monde entier des voix juives s'élèvent pour condamner la politique criminelle et suicidaire d'Israël et refusent d'être complices de ce délire.

PÉTITIONS POUR LE LIBAN


Dix jours après mon billet du 14 juillet, je recopie les messages des cinéastes libanais et israéliens, en les faisant précéder par un texte de Berger, Chomsky, Pinter et Saramago que je viens de traduire.

UNE LETTRE

Le dernier épisode du conflit entre Israël et la Palestine a commencé quand les forces israéliennes ont enlevé deux civils, undocteur et son frère, de Gaza. Un incident à peine relaté, sauf par la presse turque. Le lendemain, les Palestiniens ont fait prisonnier un soldat israélien - et proposé de l'échanger contre des prisonniers en Israël - ils sont approximativement 10 000 ans dans les geôles israéliennes.
Que ce "kidnapping" soit considéré comme une provocation, tandis que l'occupation militaire illégale de la rive ouest et l'appropriation systématique de ses ressources naturelles - en particulier l'eau - par les forces de défense (!) israéliennes sont considérées comme un regrettable, bien que réaliste, fait divers, est typique du double discours régulièrement servi depuis 70 ans par l'Occident aux Palestiniens, sur la terre qui leur a été allouée par des accords internationaux. Aujourd'hui la provocation en suit une autre ; des missiles artisanaux en croisent des sophistiqués. Ces derniers atteignent habituellement leur cible là où vivent entassés les déshérités, attendant ce que l'on a coutume d'appeler la Justice. Les deux catégories de missiles déchiquètent les corps dans l'horreur - qui d'autres que les officiers sur le terrain peuvent l'oublier un seul instant ?
Chaque provocation et contre-provocation est contestée et prônée. Mais tous les arguments, accusations et vœux qui s'en suivent, ne servent qu'à distraire et détourner l'attention du monde d'une incessante pratique militaire, économique et géographique à long terme dont le but politique n'est rien d'autre que la liquidation de la nation palestinienne.
Ceci doit être clamé haut et fort parce que cette pratique, seulement à moitié avouée et souvent secrète, avance ces jours-ci rapidement, et, à notre avis, doit être reconnue, sans délai et pour toujours, pour ce qu'elle est, et dénoncée.

John Berger, Noam Chomsky, Harold Pinter, José Saramago

PÉTITION POUR LE LIBAN DES CINÉASTES LIBANAIS

Le Liban brûle.
Depuis une semaine, Israël bombarde le Liban, Jusqu'à présent, le bilan est de plus de 300 morts et d'un millier de blessés. 500 000 personnes ont quitté leurs maisons et sont devenues des réfugiés. Et le peuple libanais est pris en otage sur son sol, en violation de toutes les conventions internationales. Parallèlement Israël procède à la destruction de toutes les infrastructures (routes, ponts, centrales électriques, aéroports et ports civils...) et institutions de la République Libanaise (armée, défense civile, croix rouge...).
À l'heure où certains clament que toute nation a le droit de se défendre, le Liban, même à genoux, refuse cet engrenage irresponsable. L'armée libanaise, continuellement bombardée, a reçu comme consigne de ne pas répliquer. Face à ce message de Paix, Israël poursuit pourtant ses attaques.
Face à une situation humanitaire catastrophique, nous cinéastes, intellectuels, artistes libanais demandons l'arrêt de la violence et exigeons un cessez le feu immédiat.
Nous lançons un appel à la communauté internationale et particulièrement au peuple français, à ses cinéastes, à ses intellectuels, à ses artistes, afin de faire pression sur ses représentants politiques et exiger le respect des résolutions des Nations Unies sans exception et surtout le respect des droits de l'homme.
C'est un cri, un appel pour la défense de la République et de la Nation Libanaise, message et symbole de pluralité et diversité.Votre mobilisation, votre signature, comptent.
Envoyez vos signatures à : info@neabeyrouth.org / danielle@neabeyrouth.org

MESSAGE DE SOLIDARITÉ AUX CINÉASTES PALESTINIENS ET LIBANAIS

Nous, cinéastes israéliens, saluons tous les cinéastes arabes réunis à Paris pour la Biennale du cinéma arabe. À travers vous, nous voulons envoyer un message d'amitié et de solidarité à nos collègues libanais et palestiniens qui sont actuellement assiégés et bombardés par l'armée de notre pays.
Nous nous opposons catégoriquement à la brutalité et à la cruauté de la politique israélienne, qui a atteint de nouveaux sommets au cours des dernières semaines. Rien ne peut justifier la poursuite de l'occupation, de l'enfermement et de la répression en Palestine. Rien ne peut justifier le bombardement de populations civiles et la destruction d'infrastructures au Liban et dans la bande de Gaza.
Permettez nous de vous dire que vos films, que nous nous efforçons de voir et de faire circuler autour de nous, sont très importants à nos yeux. Ils nous aident à vous connaître et à vous comprendre. Grâce à ces films, les hommes, lesfemmes et les enfants qui souffrent à Gaza, à Beyrouth, et partout où notre armée déploie sa violence, ont pour nousdes noms et des visages. Nous voulons vous en remercier, et vous encourager à continuer de filmer, malgré toutes lesdifficultés.
Quant à nous, nous nous engageons à continuer d'exprimer, par nos films, par nos prises de paroles et par nos actionspersonnelles, notre refus de l'occupation et notre désir de liberté, de justice et d'égalité pour tous les peuples de la région.

Nurith Aviv, Ilil Alexander, Adi Arbel, Yael Bartana, Philippe Bellaïche, Simone Bitton, Michale Boganim, Amit Breuer, Shaï-Carmeli-Pollack, Sami S. Chetrit, Danae Elon, Anat Even, Jack Faber, Avner Fainguelernt, Ari Folman, Gali Gold, BZ Goldberg, Sharon Hamou, Amir Harel, Avraham Heffner, Rachel Leah Jones, Dalia Karpel, Avi Kleinberger, Elonor Kowarsky, Edna Kowarsky, Philippa Kowarski, Ram Loevi, Avi Mograbi, Jad Neeman, David Ofek, Iris Rubin, Abraham Segal, Nurith Shareth, Yael Shavit, Julie Shlez, Eyal Sivan, Eran Torbiner, Osnat Trabelsi, Daniel Waxman, Keren Yedaya.

EN ISRAËL, LE COMMUNAUTARISME A ENSEVELI LA RÉFLEXION POLITIQUE


La Shoah ne peut éternellement excuser la politique d'Israël. Même si les Israéliens ne descendent pas tous des innombrables familles décimées par la barbarie nazie, rien ne justifie que les victimes deviennent bourreaux. Le passé des Juifs d'Afrique du Nord, par exemple, ne suffirait pas non plus à expliquer une politique colonialiste qui dure depuis près de soixante ans. L'holocauste est, sans aucun doute, le plus sinistre prétexte pour se livrer aux pires exactions contre un autre peuple sémite, les Palestiniens. Pendant des siècles, l'antisémitisme a fait les choux gras d'une Chrétienté dans la nécessité de s'affranchir de ses origines juives. La culpabilité de l'Occident le muselle : il s'est débarrassé de la question juive en fondant un état colonialiste et religieux sur les ruines d'un passé mythique. De quoi donner naissance à une sérieuse paranoïa ! Toute critique de la politique israélienne risque d'être taxée d'antisémitisme. C'est donc aux Juifs du monde entier de réagir et de condamner un état capitaliste et colonialiste, aussi suicidaire que meurtrier.
Le pouvoir, assumant sa paranoïa, galvanisant son peuple, n'a plus aucun recul sur les crimes qu'il commet. L'escalade semble interminable. Qu'est-il arrivé aux Juifs pour qu'ils oublient d'où ils viennent ? J'écris "d'où ils viennent" et non "par où ils sont passés". L'histoire nous appartient, pas la géographie. C'est bien de culture qu'il s'agit, et de morale... On ne naît pas juste, ce n'est pas inné, on ne le reste pas à vie, c'est un travail, un combat sur soi, contre l'horreur, et la honte qu'à terme elle ne manquera pas de générer.
Les juifs de la diaspora doivent s'interroger : est-il juste de chasser de leurs terres ceux qui y vivent depuis des siècles ? Est-il juste de ne pas respecter les ordonnances des Nations Unies sous prétexte que le pays le plus puissant de la planète vous soutient ? D'affamer des populations ? D'attaquer un pays qui n'est pas en guerre (comme l'histoire se répète !) ? Est-il juste d'ériger un mur pour parquer des innocents (cela rappelle d'autres ghettos) ? D'assassiner des centaines de civils sous le prétexte de deux enlèvements (cette fois, cela ressemble à des otages civils fusillés) ? Ma tristesse et ma colère sont si grandes que la liste pourrait ne jamais s'épuiser. Est-ce une déviance freudienne de conjurer le martyre que l'on a subi, à l'image de ces violeurs d'enfants qui se révèlent avoir été eux-mêmes abusés lorsqu'ils étaient petits ? Il doit bien y avoir une explication à tant d'obscurantisme et de cruauté...
Les Israéliens répondent que les "terroristes" se font sauter en assassinant des enfants, qu'avoir un cousin mort dans ces conditions est inacceptable... Mais les Palestiniens rétorquent que leurs enfants meurent sous les bombes et qu'avoir un cousin mort dans ces conditions est inacceptable... Et les Chrétiens libanais surenchérissent qu'avoir un cousin mort etc. Tous les crimes trouveront leur justification, parce que chacun est meurtri dans sa chair. On pourra s'entretuer jusqu'au dernier. Les guerres ont pourtant une fin : combien faudra-t-il de morts encore cette fois pour apaiser leurs dieux ? Jusqu'à quelle catastrophe devra-t-on courir pour que la machine de mort s'enraye enfin ?
Nous pourrions nous en tenir à la morale, invoquer la tolérance, rappeler que les Juifs ont traversé l'histoire sans jamais manier le bâton, cela devrait suffire à stopper la folie paranoïaque d'un peuple qui a perdu tous ses repères philosophiques et culturels. Mais ce qui doit être, avant tout, condamné, c'est une politique. Sur le modèle des États Unis, Israël pratique impunément un colonialisme des plus abjects, inique et suicidaire, et ses guerres sont simplement et cyniquement impérialistes. Il ne faut pas non plus confondre la longue et vénérable histoire des Juifs et la courte et monstrueuse histoire d'Israël. Ne soyons pas complices ! Tant d'iniquité ne peut que donner naissance à des générations d'opprimés, élevés sous l'occupation et les brimades quotidiennes, ne pouvant retrouver leur dignité que dans la révolte. Même si tout a commencé avec la création de l'état sioniste, on ne peut revenir en arrière. Alors, il ne suffira pas aux Israéliens de négocier, ils devront s'affranchir de la tutelle américaine qui les pousse au massacre. Certes, leur économie n'y résistera pas, aussi devront-ils trouver un nouvel équilibre avec tous les peuples qui les entourent. Ils devront probablement constituer un état laïque. Et les pays arabes ne pourront être en reste. C'est à ce seul prix que le Proche Orient peut envisager une paix durable, un avenir.
Répétons-le, les intérêts d'Israël ne sont pas les mêmes que ceux des USA. Le gouvernement américain manipule les Israéliens comme les autres peuples de la planète. Les Juifs du monde entier leur embraient le pas, parce que le communautarisme a enseveli la réflexion politique. Nombreux Israéliens résistent à la barbarie de leur gouvernement. C'est donc aux Juifs "de gauche" que je m'adresse, ils sont nombreux, car de partout affluent leurs appels à la paix, condamnant sans répit la politique d'Israël.

OÙ FAIT-IL BON VIVRE ?


C'est étrange. Il me semble qu'être juif à Paris ou à New York est beaucoup moins dangereux que de vivre en Israël. Or, c'est sur cette paranoïa sécuritaire qu'est né l'état hébreu. La diaspora ressemble à un concept républicain plutôt sympathique où toutes les communautés s'interpénètrent, où les protectionnismes racistes se dissolvent dans la masse. Les mariages interraciaux ou interconfessionaux me semblent indiquer le degré d'évolution d'une société. Les nazis cherchaient à fabriquer une race pure, mais quel modèle ségrégationniste jalousaient-ils ? On comprendra que la religion est une de mes bêtes noires, quelle qu'elle soit.

La politique étatsunienne ressemble à un western. L'Amérique apporte civilisation et démocratie aux vilains sauvages avec force massacres et parquages dans des camps. Les enjeux sont évidemment économiques, appropriation des terres ou des minerais qu'elles recèlent. Cette politique, explicite depuis le canal de Panama il y a un siècle, s'est construite sur le génocide indien et ne pourra jamais changer sans que le colonialisme nord-américain ne reconnaisse ses crimes fondateurs.

L'image, kidnappée sur le site de Jerusalemonline, ne correspond pas à son interprétation en français, mais je n'ai pu résister à l'envie de la publier telle quelle ! Sur ce site, le discours d'Olmert montre cruellement la folie (auto)destructrice qui s'est emparée d'Israël.

LA RÉPONSE DE SINÉ


En général, j'évite les sujets traités par les autres médias qui le font beaucoup mieux que moi. Je préfère débusquer des inédits, des raretés, exhumer des méconnus, creuser, fouiller, ou bien exprimer un point de vue s'il prend le contre-pied de la majorité. Et puis, de temps en temps, je me fiche en colère et ne peux résister de me joindre aux camarades épris de justice ou de liberté, deux mots galvaudés certes, qui ne veulent pas dire grand chose, deux fantômes qu'il est bon de faire surgir certaines nuits de pleine lune.
Ainsi, j'ai immédiatement signé la pétition pour défendre Siné contre la dictature autoritaire du rédacteur en chef de Charlie Hebdo, devenu douteusement de plus en plus consensuel. Je l'ai par ailleurs commentée sur le blog d'Étienne Mineur.
J'ai reproduit ci-dessus la chronique de Siné non publiée par C.H. et envoyée au Nouvel Observateur, car je ne peux supporter l'utilisation frauduleuse de la critique du sionisme qui tente de la faire passer pour de l'antisémitisme. C'est honteux et dangereux. C'est confondre racisme et critique politique. Se battre contre le colonialisme israélien n'a rien à voir avec la Shoah comme l'utilisent les paranoïaques pour justifier leurs crimes actuels. Et fustiger l'opportunisme de l'Aiglon n'a rien d'antisémite ; pour preuve, voici l'article initial de Siné qui lui a valu d'être exclu de Charlie Hebdo : Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le parquet (encore lui!) a même demandé sa relaxe! Il faut dire que le plaignant est arabe! Ce n'est pas tout: il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit!
Pour les amateurs, je rappelle enfin l'entretien avec Siné dans le cadre du Cours du Temps du Journal des Allumés du Jazz (n°16, automne 2006).

NEIGE-NUIT-SABLE-SANG


Il neige à Paris. Il tombe des flammes à Gaza. La poudre blanche ravit les enfants. La noire les ravit à la vie. La Shoah ne justifie aucun nouveau crime. Cela n'a jamais été un blanc seing pour pouvoir opprimer et tuer à sa guise. Le nombre de morts de part et d'autre est disproportionné. La communauté internationale s'en émeut, mais l'ONU est toujours paralysée par son système si absurde que l'on peut se demander si ce n'est pas intentionnel ? Les Israéliens ne comprennent pas que nous les condamnions sous prétexte qu'ils vivent dans la terreur des attentats et des roquettes. Ils n'imaginent pas ce que doivent endurer les Palestiniens depuis un demi-siècle d'occupation et de brimades. Le blocus les prive des denrées de première nécessité, de médicaments, parfois d'eau et d'électricité, les empêchant de sortir de leur pays grand comme un mouchoir de poche où ils sont entassés. Les états arabes s'en lavent les mains. Les occidentaux désapprouvent, mais s'enferrent dans leur impuissance. Les Palestiniens sont seuls. Les Israéliens sont soutenus par les Etats-Unis. Ils jouent avec le feu. La crise mondiale qui touche l'Oncle Sam pourrait renverser la donne. L'histoire se répète toujours, seuls les rôles varient. Tsahal agit en toute impunité. Quels crimes honteux perpétuent les soldats d'Israël au point d'interdire aux journalistes l'accès aux territoires ? Cela s'est vu en Irak. Jamais Israël ne trouvera la paix (c'était pourtant l'idée qui guida à sa création !) tant que ce pays préparera la guerre, tant qu'il se repaîtra de son colonialisme et de son expansionnisme. Pendant ce temps-là les Palestiniens se chamaillent, pour des raisons équivalentes. Les religions ont pourri l'espace civil. Partout où elles font cause commune avec l'État règne l'absurdité. Les populations s'y engouffrent sans comprendre de quoi ou de qui elles sont le jouet. Quelles que soient ses origines, il est indispensable de condamner l'Etat d'Israël sans confondre les Juifs avec le gouvernement israélien élu. Nous devons tous nous révolter contre l'abomination dont sont victimes les Palestiniens, même si ce ne sont pas des anges, mais qui le serait après tant d'années d'occupation et du désespoir parfois suicidaire qu'elle a engendré ? Il est de notre devoir de dénoncer le délire paranoïaque d'Israël, et de façon encore plus virulente si l'on est d'origine juive. Aucun antisémitisme ne pourra trouver de justification foireuse si les Juifs de la diaspora ne se font pas complices de l'ignominie d'un Etat devenu la caricature du martyr de ses aïeux. À qui profite l'amalgame ? Les rôles évoluent. Chaque pays s'est un jour retrouvé dans la position d'assassin. L'Allemagne s'est relevée du nazisme, l'Espagne du franquisme, la France de la collaboration, les empires se sont écroulés... Combien de temps faudra-t-il à Israël avant de pouvoir se regarder dans la glace ? Combien d'innocents mourront avant que les peuples comprennent que la mort est la pire des options ? Celle qui nous condamne tous. Combien de temps faudra-t-il pour assimiler qu'à moins de tuer tout le monde, on appelle cela un génocide, il y aura toujours un Palestinien pour crier vengeance, quitte à périr dans le déchirement de son cri ? Arrêtez le massacre, c'est moi que vous assassinez.

BACHIR, CARNET DE BALLES


Le 4 juillet dernier, j'avais écrit ici : Le film de Ari Folman est à rapprocher du Tombeau des lucioles, l'animation produisant une distance avec l'évocation troublée de la mémoire et de l'oubli. Le réalisateur aborde le massacre de Sabra et Chatila sous l'angle du refoulement. Les images d'ombre et de Lumière enrobent le cauchemar. Cet incontournable documentaire d'animation n'a hélas rien de la fiction ni du rêve. On prend cette enquête en pleine figure, parce qu'elle chatouille nos propres traumas. J'ai vu Beyrouth dévasté, les immeubles grêlés de millions d'impacts, j'ai vu la mer imperturbable, le soleil et la nuit. Valse avec Bachir me fait découvrir ce que je pouvais deviner, le contre-champ.
Depuis, le film a fait du chemin. Il a reçu 6 Ophirs du cinéma israélien, le Golden Globe et le César du meilleur film étranger et une quantité d'autres récompenses. Les Éditions Montparnasse le publient en DVD agrémenté de bonus qui en éclairent la réalisation. Il y est confirmé qu'il s'agit d'une histoire vécue par Ari Folman lorsqu'il avait 19 ans, qu'il commente en voix off tandis que ses camarades y témoignent pour la plupart sous leur vrai nom. Les quelques secondes de silence des images du Journal Télévisé d'Antenne 2 filmées à Sabra et Chatila le 18 septembre 1982 valident le choix du dessin animé. Dans un entretien, Joseph Bahout évoque la guerre du Liban, l'assassinat de Bachir Gemayel et le massacre de 4 à 5000 Palestiniens qui s'en suivit par la milice chrétienne libanaise avec l'approbation de l'armée israélienne dirigée par Ariel Sharon.
Depuis la sortie du film, le gouvernement israélien s'est rendu coupable d'un nouveau massacre dans la bande de Gaza, se mettant à dos la plus grande partie de l'opinion internationale. De nombreux Juifs condamnent enfin le colonialisme d'un état paranoïaque qui détruit des siècles de culture pacifiste et sonne le glas de l'intelligence. Aucune confusion ne doit pouvoir se faire entre la politique criminelle de l'état religieux et une grande partie de la diaspora en désaccord avec la folie qui s'enferme en Israël.
La consécration de Valse avec Bachir n'en a que plus de force. Le traitement freudien de la culpabilité des soldats israéliens traumatisés par ce qu'ils ont laissé faire, l'humour et les délires surréalistes que le cinéaste israélien s'autorise, son travail intime d'enquêteur en font une œuvre puissante et originale d'un genre nouveau aux côtés de Persepolis, comme l'avait été Maus pour la bande dessinée.

COMMENT J'AI CESSÉ D'ÊTRE JUIF


Entre deux trains anodins, Vincent Segal m'appelle d'une gare comme il le fait souvent, globe-trotter infatigable, son violoncelle sur l'épaule et sa faconde concurrençant son sourire. Il me conseille vivement la lecture du dernier livre de l'historien israélien Shlomo Sand dont l'épais Comment le peuple juif fut inventé m'avait passionné. Comme je lui dis qu'il prêche un convaincu, mon ami insiste sur la clarté de l'ouvrage, précisant que c'est un petit fascicule qui se lit d'une traite.
Shlomo Sand explique d'emblée qu'il n'écrit pas pour les antisémites qu'il considère incultes ou atteints d'un mal incurable. Quant aux racistes plus érudits, il sait ne pouvoir les convaincre. Il écrit donc pour tous ceux qui s'interrogent sur les origines et les métamorphoses de l'identité juive, sur les formes modernes de sa présence et sur les répercussions politiques induites par ses diverses définitions.
Je retrouve toutes les questions qui animèrent mon enfance et mon adolescence. Comme l'énonçait Jean-Paul Sartre c'est l'antisémite qui crée le juif laïc. Je n'échappai pas à la paranoïa dès lors que ce qui était arrivé à mon grand-père, gazé à Auschwitz, était susceptible de se reproduire à l'égard du gamin de cinq ans qui tentait de comprendre pourquoi lui… Cette attitude me quitta doucement avec l'apparition d'autres formes d'assimilations identitaires liées à ma prise de conscience de la lutte des classes ou aux mouvements de la paix. Ainsi dès 1967 je fus choqué par la politique d'Israël et dus rappeler mes origines pour pouvoir critiquer cet état colonial antidémocratique sans que quiconque puisse me traiter d'antisémite.
Heinrich Heine ne pouvait avoir la nationalité allemande ou le père de Sand être polonais, parce qu'ils étaient juifs. Quid du palestinien qui doit porter "arabe" sur sa carte d'identité ? Comment le vivrions-nous en France si l'on nous imposait ces caractéristiques identitaires antirépublicaines ? J'ai déjà beaucoup écrit sur le colonialisme que les mensonges ont camouflé toute mon enfance. S'appuyant sur la mauvaise conscience de l'occident, la caution que la diaspora apporte à la politique israélienne est dangereuse et criminelle.
Shlomo Sand reprend la genèse de l'histoire des juifs pour comprendre l'incroyable storytelling qui a créé une identité fictive de toutes pièces à travers les siècles. Il ne confond pas race hypothétique et religion, encore moins cette suicidaire collusion avec l'État. Il analyse clairement les processus qui nous ont amenés là et dont le christianisme paulinien est souvent à l'origine, branche concurrente du judaïsme rabbinique. Il rappelle aussi que les musulmans appelaient les juifs "gens du Livre" dans le Coran quand les chrétiens manifestaient leur impossibilité à accepter un autre monothéisme…
Si Shlomo Sand critique La liste Schindler de Steven Spielberg ou certains aspects de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, il attaque violemment le film Shoah de Claude Lanzmann, directement soutenu par le gouvernement israélien, qui montre les paysans polonais, incultes et miséreux, semblant aussi coupables que les nazis allemands cultivés, alors qu'il y eut deux millions et demi de juifs polonais, mais autant de catholiques polonais déportés dans les camps d'extermination. Il n'y est évoqué que les six millions de juifs, mais pas le total de onze millions de victimes de cette industrie de la mort : tziganes, résistants et opposants, communistes et socialistes, témoins de Jéhovah, intellectuels polonais, commissaires et officiers soviétiques, homosexuels… Et neuf heures de film sans que ne soit mentionné un seul train provenant de France, la mémoire de l'Europe des Lumières s'en tire bien et l'exclusivité du génocide est bien défendue !
Mon compte-rendu est maladroit. Je voudrais citer les 138 pages de ce petit livre, admirable démonstration de ce professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Tel Aviv qui fait écho aux films d'Eyal Sivan ou de Simone Bitton, des Israéliens qui ne veulent pas renoncer face à l'injustice et à l'absurde.
La judéité est une religion. Israël est un état. Le juif laïc se réfère à une tradition qui n'existe plus, à des réflexes qui n'ont plus lieu d'être. L'israélien Shlomo Sand assume ainsi courageusement : supportant mal que les lois israéliennes m'imposent l'appartenance à une ethnie fictive, supportant encore plus mal d'apparaître auprès du reste du monde comme membre d'un club d'élus, je souhaite démissionner et cesser de me considérer comme juif. Indispensable. (Ed. Flammarion, Café Voltaire)

APARTHEID EN ISRAËL


Pendant des années l'opinion internationale pointait l'Afrique du Sud pour sa politique d'apartheid. Les temps ont changé. Les noirs ont été remplacés par les pauvres, ce sont évidemment les mêmes, mais la séparation des populations n'est plus aussi patente. Aujourd'hui on ose à peine fustiger l'état colonialiste israélien dont la politique ne vaut guère mieux. Les lois n'y sont pas les mêmes pour les Israéliens et les Palestiniens. Deux poids deux mesures. Depuis des décennies Israël arrache orangers et oliviers pour installer ses colons sur des terres volées aux paysans palestiniens. Le terrain de la violence est le seul qu'envisage l'État colonialiste. La communauté internationale se tait de peur d'être assimilée à un vieil antisémitisme que la culpabilité du génocide des années 40 entretient malgré les exactions inimaginables auxquelles se livre l'armée israélienne. Un jour le nom de Tsahal sera pour tous synonyme de honte. À Bil’in en Cisjordanie les villageois défendent pacifiquement leurs terres sur lesquelles ne cesse de s'étendre illégalement une colonie d'immeubles blockhaus. Les soldats israéliens leur tirent dessus avec des lacrymogènes, avec des balles réelles.
Emad Burnat s'est acheté une petite caméra vidéo pour filmer sa famille. Il capte le quotidien de ses proches parqués chez eux, spoliés par une politique inique et absurde. Sa caméra vole en éclat. Au début du film il expose ses 5 caméras brisées. Il en est à sa sixième. Certaines lui ont sauvé la vie, d'autres ne l'ont pas empêché d'être gravement touché. L'Israélien Guy Davidi, qui coréalise le film, pousse Emad Burnat à être le plus personnel possible. Les reporters viennent seulement le vendredi pour filmer la manifestation, chaque fois réprimée dans le sang. Burnat tourne aussi les autres jours. Il suit les progrès de son plus jeune fils qui prend conscience année après année de l'horreur de la situation. Burnat filme tout. Il filme la rage, il filme la mort en direct, il filme les sourires des enfants parce qu'il faut vivre. Comme eux nous sommes partagés entre la tristesse et la colère.


J'ai hésité à regarder le DVD que publie blaq out. On sait tout. On devine le reste. De nombreux films ont été projetés, tant de témoignages qui n'ont rien changé à cette situation terrible. Par le truchement du home movie et grâce à l'opiniâtreté, Burnat et Davidi réussissent à montrer un quotidien bouleversant, exemplaire, et malgré tout plein d'espérance. Cinq ans de lutte pour que les bulldozers israéliens arrachent enfin les barbelés, mais plus loin du village s'érige un haut mur de béton, un mur de la honte de plus, qui ghettoïse les Palestiniens. Ces "Mensch" ont choisi de vivre debout en prônant la paix avec courage malgré tout ce qu'ils ont subi. Le cinéma peut ouvrir les yeux de ceux qui ne pourront plus dire qu'ils ne savaient pas. En toute sensibilité et intelligence il participe à la résistance.


P.S.: Emmy Award du meilleur documentaire...

DEVOIR DE MÉMOIRE (extrait)


J'aurais pu ajouter ceux de Simone Bitton que j'admire pour son engagement et la qualité de son œuvre.

Mon père avait sauté du train qui l'emmenait vers la mort et mon grand-père avait été gazé à Auschwitz. La politique du gouvernement israélien mettait un terme à des siècles où les juifs avaient su résister sans jamais manier le bâton. Aujourd'hui je me sens moins seul tant les voix d'hommes et de femmes d'origine juive ou pas s'élèvent pour dénoncer l'horreur de la colonisation, la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien, le soutien belliqueux et intéressé des USA, la complicité criminelle de notre président paillasson (les ministres qui ne démissionneront pas cette semaine sont bannis à jamais), la couardise de l'ONU, et cette paranoïa du "tuons-les tous avant qu'ils nous tuent !"...


Aujourd'hui, oui, l'espoir renaît en lisant les commentaires de tous les justes qui veulent pouvoir continuer à se regarder dans la glace sans avoir honte. Mais il reste encore du chemin pour libérer les Palestiniens du joug de l'occupant et qu'enfin la paix règne sur cette partie du monde.

SUR LA QUESTION PALESTINIENNE


Sur la question juive est un texte de Karl Marx publié en 1844 et considéré comme l'une des premières tentatives pour Marx d'examiner ce qui sera décrit plus tard comme le matérialisme historique. Les réflexions qui suivent, certes quelque peu désordonnées, font suite à des conversations douloureuses ou solidaires avec des camarades dont la sensibilité exacerbée empêchait parfois de prendre le recul nécessaire pour comprendre les points de vue de l'autre.
Nos origines familiales nous rendent particulièrement sensibles aux phénomènes sociaux-politiques qui nous touchent. Par exemple, les Juifs se sentent terriblement concernés par l'agression dont sont victimes les habitants de Gaza. Les moins politisés y lisent un conflit entre deux communautés. Les humanistes et les marxistes condamnent la colonisation israélienne au nom de la morale qui les a sauvés pendant des siècles. Ceux qui s'identifient à leur communauté croient voir une recrudescence de l'antisémitisme en France. Les uns manifestent au nom de principes universels, les autres mettent en avant les cousins qui vivent au Moyen Orient... Dans chaque camp on pourra vous répondre que si vous aviez là-bas quelqu'un de votre famille tué par l'ennemi vous ne pardonneriez jamais et ne penseriez qu'à vous venger. Les faits et leur analyse sont évidemment plus complexes et il est impossible de réduire les opinions aux phrases précédentes.
Reprenons. Nous sommes évidemment plus sensibles à ce qui touche nos origines familiales. Ces derniers temps les Ukrainiens qui vivent à l'étranger étaient plus touchés par ce qui se passe à Kiev qu'aux évènements syriens ou irakiens. Dans les villes du monde où elle est implantée une partie de la diaspora juive est descendue dans les rues pour manifester son désaccord avec la politique d'extrême-droite du gouvernement israélien. Ils ne l'ont pas fait pour le Mali quand les Maliens défilaient. Cela ne signifie pas leur désintérêt pour les autres conflits qui ensanglantent ou affament la planète.
L'antisémitisme existe depuis des siècles. Les Juifs ont souvent été le bouc-émissaire de la misère. L'interdiction d'exercer quantité de métiers dans le passé les ont dirigés vers la gestion de l'argent, le vil métal, et ils riment souvent aujourd'hui avec les banques alors que c'est évidemment une infime partie d'entre eux. L'argent étant devenu le veau d'or de la pauvreté grandissante on peut toujours craindre un amalgame nauséabond ne tenant pas compte des réalités du Capital. C'est un racisme comme celui qui touche les plus démunis, et en France aujourd'hui les Arabes et les Noirs subissent une ségrégation autrement plus forte. La référence à l'extermination programmée par les Nazis produit une paranoïa qui éloigne de toute analyse politique et historique. L'esclavage devrait de même générer de tels ravages chez les Africains et que dire des Indiens d'Amériques ? On oublie facilement les guerres de religion qui ont ensanglanté l'Europe, et celles que seule l'économie suscitait. Les crimes de masse n'ont jamais été générés que par des intérêts économiques. Le racisme n'existe que dans la tête de ceux qui croient à l'existence des races. Être juif n'est pas une race, mais une religion, une religion dont le Christianisme est directement issu. Être chrétien n'est pas une race, pas plus que musulman. Le monothéisme a toujours fait des ravages car il exclut les autres dieux.
Il y a toujours eu des débiles, entendre des individus tenus à l'écart de l'enseignement, pour proférer des insultes ou commettre des actes qu'ils pensent racistes. Dans les cités nombreux jeunes gens confondent l'appartenance à la communauté juive et la politique du gouvernement israélien. L'occupation criminelle dont sont victimes les Palestiniens radicalisent une partie d'entre eux comme ils poussent les désespérés dans les bras du Hamas. Ce n'est pas plus tolérable que les fanatiques du Betar. La responsabilité nous incombe de montrer que les amalgames sont impossibles, d'où par exemple la détermination d'une partie des Juifs à exprimer leur désaveu de la politique guerrière suicidaire que mène l'état d'Israël. En marchant ensemble nous montrons que les Juifs ne sont pas les bourreaux à la solde du gouvernement israélien. De même qu'en Israël nos frères se mobilisent dans tous les camps. La confusion de l'église et de l'état aboutit toujours à des horreurs dont Israël et les pays musulmans aussi bien que les États Unis devront se débarrasser pour ne pas sombrer dans des délires mortifères. Dans nombreux pays d'Europe la religion a encore une place inadmissible dans l'enseignement public. La séparation de l'église et de l'état est une des grandes réussites de la loi de 1905.
Laïc d'origine juive je crains moins l'antisémitisme en France que si je vivais en Israël. Or cet état fut créé par les sionistes qui prétendaient vouloir enfin vivre en paix. Depuis ils n'ont connu que le terrorisme, le pratiquant d'abord pour chasser les Anglais, le subissant ensuite des Palestiniens, le pratiquant encore et toujours pour leur régler leur compte. On me répond qu'il fallait bien que les Juifs aillent vivre quelque part. Mais qu'en est-il aujourd'hui des Palestiniens ? Les pays arabes les méprisent sous les mêmes prétextes fallacieux que subirent les Juifs, leurs frères sémites. Où voulez-vous qu'ils aillent ? Où créer un état palestinien où ils puissent enfin vivre en paix après plus de 60 ans d'occupation humiliante et destructrice ?
À la fin de la seconde guerre mondiale les alliés ont créé un monstre pour se déculpabiliser. Ce monstre n'est qu'un être souffrant dont la paranoïa s'appuie sur ce qu'il a subi. Une névrose d'État s'est emparée de ses ressortissants. Aujourd'hui l'analyse permet à nombreux de s'en sortir. Les autres ont franchi la frontière du passage à l'acte. Il n'y a d'autre solution que de s'allonger sur le divan ou de s'assoir autour d'une table pour régler pacifiquement la question. L'antisémitisme ne disparaîtra qu'en montrant l'exemple de l'intelligence et celle-ci ne passera jamais par les armes.

RAP NEWS "ISRAEL-PALESTINE"


Écrite et réalisée par Giordano Nanni et Hugo Farrant dans la banlieue de Melbourne en Australie, la webserie Juice Rap News aborde des sujets d'actualité avec humour et mordant. Les vingt épisodes mensuels de la première saison ont été diffusés entre 2009 et 2013. Israel vs Palestine - feat. DAM & Norman Finkelstein est le 4ème épisode de la saison 2 qui en comporte déjà six. Pour les sous-titres français appuyez sur l'icône CC ou les deux petites lignes à gauche de la roue crantée :


L'équipe de JuiceMedia est un organe de résistance contre le contrôle d'Internet et les manipulations médiatiques par le biais de la satire rythmée par le rap. Julian Assange, Noam Chomsky, Kristinn Hrafnsson, Sage Francis, Abby Martin, Norman Finkelstein y ont fait des apparitions remarquées et évidemment controversées ! Au delà de l'humour corrosif déployé ces news proposent une vision alternative de l'actualité qui fait fondamentalement défaut aux médias traditionnels. Ça y est, je suis accro, j'ai envie de regarder tous les autres épisodes. Le dernier en ligne sur YouTube concernait la coupe du monde de football, formidable !

J'AI ÉTÉ JUIF


J'ai été juif... enfant. Ce fut ma culture à défaut d'être ma religion. Mon grand-père avait été gazé à Auschwitz. Mon père avait sauté du train qui l'emmenait vers les camps de la mort. La famille de ma mère s'était cachée en Auvergne. Depuis le XIXe siècle nous étions français, et plus tôt allemands, avant d'être juifs, et laïcs évidemment. J'avais 5 ans lorsque j'appris ce que tout cela signifiait. Nous n'avions jamais été du côté du manche et nous étions encore là par la seule force de notre intelligence. C'était déjà du story-telling. Mes parents m'ont raconté que les kibboutz étaient une expérience collectiviste épatante et que les Israéliens avaient transformé un désert en jardin. C'était avant 1967 ; lors de la guerre des six jours le mythe s'est écroulé. Nous avions une armée comme les autres, capable des pires exactions. J'ai compris que les kibboutz n'étaient qu'une forme de colonialisme permettant de spolier les Palestiniens de leurs terres. Plus tard, avec l'extraordinaire film du cinéaste israélien Eyal Sivan, La mécanique de l'orange, j'ai découvert que les arbres fruitiers avaient été sciemment arrachés, que les oranges de Jaffa avaient été transformées en trademark et la ville de Jaffa rayée de la carte pour faire place à sa sœur Tel-Aviv ; grâce à ces documents d'archives inédits, longtemps interdits, j'ai vu les Palestiniens jetés à la mer. Cela ne s'invente pas, on accuse l'ennemi des crimes que l'on commet, c'est un classique, un classique de la paranoïa ("tuons les tous avant qu'ils nous tuent !). Mon orgueil s'est transformé en honte.
Le nouveau massacre de Palestiniens à Gaza m'a totalement déprimé. Je n'arrivais plus à travailler ou à penser à autre chose, alors j'ai choisi de rabâcher ce que je ne cesse de clamer depuis des années, une colère que de plus en plus de camarades partagent. L'État colonialiste d'Israël finira par se perdre à tant d'arrogance criminelle. Mais d'ici là combien de morts seront sacrifiés sur l'autel du profit, par la folie des hommes ? Comment peut-on être aussi vil et stupide à la fois ? Le sionisme n'a engendré que le sang et les larmes. Sans le soutien de la diaspora, cette politique de l'escalade de l'horreur serait impossible. Ce sont les mêmes qui ont porté Trump ou Macron au pouvoir qui autorisent cette situation inique, et ceux qui ne les y ont pas portés directement sont aussi complices, par leur mollesse et leur démission. La culpabilité du monde face au génocide des Juifs pendant la seconde guerre mondiale l'empêche de réagir.
L'équilibre sur lequel sont bâties nos géopolitiques est des plus précaires. C'est à s'interroger si le nazisme n'est pas le vainqueur ? C'est partout le règne de la force sous les apparences d'une démocratie qui n'en a que le nom. La guerre fait rage, avec les armes que nous fabriquons, à coups de famines et de déportations massives de populations. Les migrants sont chassés, parqués, assassinés. La lutte des classes est étouffée. Lorsque j'étais jeune homme nous manifestions contre la guerre du Vietnam. Aujourd'hui les réactions sont bien timides. Pensez-vous vraiment échapper à la catastrophe en vous cloîtrant chez vous ? Le Capital n'a que faire de la piétaille que nous représentons. Le racisme tous azimuts qui se développe ici et là n'est qu'une arme parmi les autres pour justifier les conquêtes et asservir les peuples. Toutes les guerres sont économiques, les guerres d'indépendance comme les autres.
Alors que faire ? Refuser la banalisation de l'horreur. Exiger le désarmement de nos usines de mort. Nous débarrasser des mafias économiques qui nous gouvernent. Réinventer la vie en montrant qu'une alternative est possible. C'est évidemment ces alternatives que le gouvernement macroniste veut empêcher à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Asphyxier économiquement les pays assassins. Tenter de convaincre nos camarades que ce n'est pas en rayant des peuples de la carte que l'on fait avancer la civilisation, mais en se débarrassant des maîtres qui nous font croire qu'ils sont indispensables alors que ce n'est qu'une poignée d'ambitieux prêts à tout pour ne pas partager les richesses de notre planète, bien fragile par les temps qui courent.
Comme je l'ai hurlé à Sarajevo pendant le Siège, j'ai été juif comme je suis nègre, femme, homosexuel ou qui que ce soit d'opprimé par la folie des hommes. Ces pensées ne me quittent jamais. Ce sont probablement elles qui à la Tate Gallery m'ont poussé à photographier la Mort de Turner sur son cheval emballé... Que faudra-t-il pour qu'il se cabre et rentre brouter l'herbe, la paix retrouvée ?