Marc Jacquin m'a demandé un texte sur la voix en vue de sa publication sur le trimestriel Les mangeurs de sons. N'ayant pas remarqué que chacun/e des contributeurs devait se limiter à 2500 signes espaces compris, j'en ai trop fait, en bon "monsieur plus". Mais 2500 signes c'est pour moi presqu'un télégramme, on dirait aujourd'hui un twit, pour aborder l'organe ou sa fonction. En tant qu'ancien co-rédac'chef du Journal des Allumés du Jazz pendant dix ans, j'appréciais que les rédacteurs ne soient pas soumis à subir la peau de chagrin. Je livre donc ici le texte original de 8700 signes avant coupes draconiennes, ajoutant les liens hypertexte qu'autorise Internet !
La voix, vecteur de l'énigme
Absente de l’écrit, je ne saurai évoquer la voix sans me référer à ma propre histoire, intimité dévoilée tout au long d’un blog quotidien depuis quinze ans. Comme tout objet sonore, elle évoque mieux que l’image qui s’impose d’elle-même ; la voix a le privilège de sortir du cadre et de laisser l’auditeur se faire son propre cinéma, ce qui le rapproche tout de même du lecteur.
Au début je ne parlais pas. Mon père répétait à ma mère : « Ton fils est idiot ! ». Je me suis bien rattrapé ! J’ai commencé par raconter des histoires drôles et faire des imitations d’hommes célèbres. Pourtant, aux Louveteaux, je faisais semblant de chanter. Après un ou deux vers, j’articulais les mots sans produire aucun son. On m’avait évidemment fait remarquer que je chantais faux et je l’ai cru. Plus tard, lorsque j’ai demandé à Bernard Vitet comment faire, il m’a répondu par un sophisme : « il suffit de chanter juste ». Il voulait dire qu’il suffisait de se concentrer et de s’appliquer. Cela va mieux, mais ce n’est encore pas franchement génial, surtout si j’en crois ma fille qui a l’oreille absolue. Déjà, lorsqu’elle avait six mois, elle pleurait dans le ton de la musique qui tournait sur la chaîne hi-fi. C’est probablement dû aux neuf mois qu’elle a passés dans le ventre de sa maman accordéoniste, le corps entier collé à l’instrument. Elle est devenue chanteuse.
J’ai pourtant commencé moi-même ma carrière de musicien comme chanteur du groupe pop que nous avions formé au lycée en 1969 avec Francis Gorgé. Mais, paraphrasant Bobby Lapointe, je pense que « soit tu chantes juste, soit tu chantes rock ». Je n’avais pas le choix ! Dans une chanson je privilégie d’abord les paroles, exigeant de la musique qu’elle serve sa dramaturgie. Mes chanteurs et chanteuses préférés sont celles et ceux qui les interprètent théâtralement. Ils doivent avoir des talents d’acteur pour me séduire. Être incarnés. J’ai écrit de nombreuses paroles de chansons, parfois les musiques, et je continue à m’essayer à en chanter tant bien que mal.
Mais rien ne vaut les virtuoses avec qui j’ai travaillé, comme Tamia, Françoise Achard, Emmanuelle Huret, Frank Royon Le Mée, Dee Dee Bridgewater, Colette Magny, Brigitte Fontaine, Dominique Fonfrède, Michèle Buirette, Martine Viard, Louis Hagen-William, Pascale Labbé, Fantazio, Birgitte Lyregaard, Bernard Vitet, ma fille Elsa... J’écris « virtuoses », car si chacun/e avait sa manière propre de contourner les difficultés de la transposition de la voix parlée en musique, tous et toutes ont ou avaient le « knack » pour faire passer les émotions et le sens si important à mes yeux. Je recherche l’évidence, il faut que cela se voit, pas seulement s’entende !
Je ne fais aucune différence entre le chant et la voix parlée. Les intervalles sont simplement plus rapprochés. Cela me rend sensible aux accents étrangers. Lorsque je parlais avec Hanna Schygulla, je fondais littéralement, comme je l’aurais fait avec Marlene Dietrich. Je suis comme beaucoup de Français qui craquent en écoutant les Québécois. Le compositeur René Lussier a remarquablement mis en valeur la musique de la voix parlée avec son Trésor de la langue.
Chanter offre parfois d’accepter sa propre voix. Les bègues connaissent bien cet artifice qui permet de surmonter ses émotions. Jouer la comédie participe de cette même distance, libérant des bègues comme Louis Jouvet, Marylin Monroe, James Stewart, Gérard Depardieu. Mélodies, rythmes, timbres composent cet instrument unique. J’ai eu la chance de travailler et d’enregistrer avec des comédiens et des comédiennes dont la voix, instantanément identifiable, me transportait, tels Michael Lonsdale, Claude Piéplu, André Dussollier, Jane Birkin, Bulle Ogier, Richard Bohringer, Daniel Laloux, Maurice Garrel, Guy Piérauld… Chacun/e a une manière de s’approprier le texte à la lumière, ou, plus justement, à l’ombre de sa propre histoire, assumée ou refoulée, vécue ou imaginaire… Pour les diriger, j’optai pour la méthode à l’italienne qu’enseignait Jean Renoir, dans la tradition de Molière et Jouvet. Il s’agit de dire d’abord le texte brut, sans y mettre aucune intention, comme si on lisait l’annuaire du téléphone. Encore et encore. Lorsqu’on le connaît, qu’on l’a bien en bouche, les intentions viennent toutes seules, sans forcer le ton. C’est du moins ce que le metteur-en-scène laisse entendre !
Dès 1985, je montai sur scène des spectacles où j’accompagnais en musique des textes lus. Le timbre de chacun/e me plonge toujours dans un mystère dont les perspectives sont infinies. De mon point de vue, jamais Michel Houellebecq n’atteignit la perfection comme sur Établissement d’un ciel d’alternance où il lit ses poèmes que j’accompagne en direct. Il m’est arrivé de faire l’acteur pour des créations radiophoniques, en particulier pour des ACR de Patrick Roudier, éprouvant chaque fois un vertige d’avoir effleuré cet autre qui est en soi et pourtant construit là de toutes pièces. Il m’a ainsi permis d’imiter Aaron dans l’opéra de Schönberg et de doubler Ninetto Davoli face à Bernard Vitet qui jouait Moïse ou incarnait Toto !
Il y a donc des voix qui me renversent. C’est proche du sentiment amoureux. Nous étions tous sous le charme de Delphine Seyrig. Celle de Lauren Bacall est probablement la première qui me fit cet effet érotique lorsque j’ai découvert ses films à la télévision. Je me souviens de Jean-Pierre Léaud, évidemment totalement allumé, me susurrant à l’oreille, l’index tourné vers le ciel : « Parce qu’aussi, il y a les voix… ». Si j’entends Carette, Sacha Guitry ou Robert Wyatt, j’ai envie de les imiter pour découvrir leur secret. C’est une méthode analytique amusante qui ne lève pourtant jamais le voile sur ce mystère, croisement de la génétique, de l’inconscient et parfois d’un gros travail. Les voix de Jean Cocteau, Jacques Lacan et Jean-Luc Godard sont celles qui m’ont le plus fasciné. Elles produisent sur moi la même ivresse que les Métamorphoses de Richard Strauss, le premier mouvement de la première symphonie de Charles Ives ou le piano de Glenn Gould. Ce ne sont que des exemples, instrumentaux.
Les enregistrements de mon répondeur téléphonique qui couvrent les années 80 sont des témoignages bouleversants de ma vie. Quelques mots suffisent, fussent-ils énigmatiques, pour faire resurgir les disparus ou évoquer des moments oubliés. Leur publication ressemble à une création radiophonique où le réel se confond avec le romanesque.
En tant que compositeur je suis attaché au geste instrumental, que mes instruments soient acoustiques ou électroniques. Mais la voix est le medium qui me bouleverse le plus. Elle exprime mieux que n’importe quoi les intentions de l’interprète, inconscientes ou explicites. Bernard Vitet m’avait appris à accentuer les intervalles de la voix parlée pour composer des mélodies qui sonnent naturelles. J’imagine que c’est probablement ainsi que Jacques Demy et Michel Legrand procédaient…
Lorsque j’étais enfant, nous n’avions pas la télévision, mais nous écoutions la radio. Je me souviens de l’arrivée du premier poste à transistors dans la cuisine. J’ai été biberonné aux Maîtres du mystère ou Ça va bouillir avec Zappy Max. Les créations radiophoniques de Claude Ollier pour l’ACR comme Régression ou L’attentat en direct m’ont rappelé les évocations sonores des disques vinyles qui ont très probablement influencé toute ma musique. Buffalo Bill, La Marque Jaune, 20 000 lieues sous les mers avec Jean Gabin et Les aventures de Tintin m’ont plus marqué que les chansons, la musique classique et le jazz que mon père écoutait de temps en temps.
À me lire, on comprendra que la voix me semble une vieille histoire, un conte pour enfants, le vecteur familial de l’énigme qui nous construit. La tessiture de la nôtre résonne avec celles des autres, ou elle s’y oppose dans une complémentarité recherchée. Avec l’âge, sa mue dessine de magnifiques rides, comme une coupe géologique que l’analyse ne saura jamais décrire, même avec le microscope le plus sophistiqué. Son cri rappelle l’animal que nous avons oublié être. Articulée et organisée en langage, par sa construction elle réfléchit la culture des peuples dont chaque langue recèle le secret. Elle est à la fois la partie et le tout, la nature vénérée et sa destruction systématique. Elle est donc cruellement absente de ce texte à moins de le lire à voix haute, comme j’aime le faire s’il m’arrive de me relire.