L'iceberg de Sarti


Le scénographe Raymond Sarti a enfin terminé son site. La phrase correcte devrait être "Raymond Sarti a enfin commencé son site" tant ses œuvres se succèdent au rythme infernal d'une machine à coudre et que son activité est toujours tournée vers le futur, puisqu'elle se pratique en amont des projets. Le site divisé en quatre sections, Arts de la scène, Cinéma, Expositions, Architecture et paysage, recèle pas moins de 1600 documents, chaque image en cachant des dizaines d'autres, esquisses, dessins, plans, photographies, textes, presse... Un iceberg aux intonations chantantes de ses origines méditerranéennes !
J'ai évoqué ici notre rencontre sur J'accuse de Zola que nous montâmes avec Bohringer, Fonfrède, une harmonie de 70 musiciens dans une mise en scène d'Ahmed Madani, je reviendrai un de ces jours sur l'année passée ensemble à réaliser l'exposition-spectacle Il était une fois la fête foraine à la Grande Halle de La Villette (CD épuisé chez Auvidis) ou plus tard The Extraordinary Museum au Japon et Jours de cirque à Monaco, au Grimaldi Forum. Pour nous, Raymond dessina les décors gigantesques du K que le Drame monta aussi avec Richard Bohringer et Daniel Laloux (CD), les costumes de Crasse-Tignasse (CD pour enfants également épuisé, ce qui explique que j'ai produit la majorité de mes disques, ceux-ci toujours disponibles contrairement à ceux sortis sur d'autres labels plus importants !), il fit les dessins de Kind Lieder (CD... Avec ici en photo la vitrine de la Fnac, entièrement constituée de vinyles du Drame, entre Sonia Delaunay et Arman), les pochettes d'Urgent Meeting (CD) et Opération Blow Up (CD)... J'ai choisi d'évoquer ces contributions, car, activités minoritaires, elles ne figurent pas dans le site de Raymond, comme la veste magnifique qu'il peignit à la main en imitant des bas-reliefs romains et que j'enfile de temps en temps pour remplacer un smoking. Plus elle s'élime, plus elle embellit !
Raymond Sarti sait gérer des projets pharaoniques, mais aussi produire un effet bœuf avec trois francs six sous. Et puis c'est un ami, un petit frère. Il possède une tendresse, une fragilité qui font transpirer d'humanité les murs, sols et plafonds, donnant à ses jeux de construction des allures d'éternité alors qu'il a tout imaginé et construit dans l'éphémère. Si le temps semble s'être écoulé, c'est seulement celui du spectateur ou du promeneur...

Article du 15 octobre 2008

Un commencement à tout


Il y avait eu Du vent dans les branches de sassafras au Théâtre Gramont avec Michel Simon et Caroline Cellier, Le cimetière de voitures d'Arrabal avec Jean-Claude Drouot, le Living Theater de Julian Beck, mais j'ai découvert l'univers théâtral avec Michel Vinaver en 1980 au Théâtre de Chaillot grâce à Jean-André. Jacques Lassalle montait À la renverse avec, pour peu que je m'en souvienne, Françoise Lebrun et Jean-François Stévenin. Le passe-montagne tourné par le motard qui était accroupi là dans la loge m'avait beaucoup impressionné. Je crois me souvenir qu'il y avait aussi Maurice Garrel qui fit plus tard une petite apparition dans notre opéra-bouffe, L'hallali. Vinaver menait une double vie en tant qu'auteur et que PDG des sociétés Gillette et Dupont sous le nom de Grinberg, m'avait confié Jean-André Fieschi, qui plus tard épousera sa fille Barbara, la sœur d'Anouk. Leur fils avait baptisé sa poupée Elsa du nom de ma fille... Vingt quatre ans plus tard, j'ai revu Vinaver en haut des marches d'une remise de prix. Il m'avait rassuré en racontant que c'était la deuxième fois qu'il était primé par la Sacd. Je recevais moi-même ce soir-là le Prix de la création interactive après en avoir déjà été gratifié quatre ans auparavant. J'avais redouté une erreur, du moins que l'on s'aperçoive du doublon, probablement à cause du complexe d'usurpation que ressentent tant d'autodidactes. Somnambules succédait ainsi à Alphabet.
Raymond a dessiné le décor blanc de la reprise de L'émission de télévision mise en scène par Thierry Roisin à Montreuil. Je suis chaque fois épaté par le travail de mon ami. La scénographie éclaire le texte. Tous les lieux cohabitent sur le plateau. Les comédiens ne le quittent jamais, ils restent en bordure, devenant les musiciens de la partition sonore qui souligne avec simplicité et brio certains gestes importants. Les bruitages font surtout exister le hors-champ alors que leurs interprètes sont à vue, raclant une sonnette, jouant de fourchettes, transvidant une bonbonne d'eau pour faire discrètement couler un bain... L'idée est formidable, sa réalisation parfaite. J'ai d'ailleurs préféré le décor et le son de François Marillier au jeu dramatique dont la direction m'a échappé. Vinaver connaît évidemment si bien le monde de l'entreprise, ici une émission de télé-réalité et une grande surface de bricolage, que les échanges sont aussi jubilatoires qu'effroyables.


J'ai rencontré Raymond Sarti en 1989 aux milieux des tours de Mantes-la-Jolie. Le metteur en scène Ahmed Madani et lui nous avaient été "imposés" par la DRAC, mais nous n'eûmes pas à le regretter ! De notre côté, nous apportions J'accuse, avec Richard Bohringer dans le rôle d'Émile Zola. Un drame musical instantané était secondé par une harmonie de 70 musiciens dirigée par Jean-Luc Fillon et par la chanteuse de Pied de Poule, Dominique Fonfrède. Raymond avait collé un chapiteau gonflable de cinq étages de haut le long de l'une des tours destinée à être détruite. La façade de l'immeuble comme l'ancien parking ainsi recouverts étaient entièrement bleus avec de grosses croix blanches ici et là. Il avait fait creuser une tranchée pour notre trio, monter une colline pour l'orchestre et empiler des sacs de jute au milieu de la scène. Des croisillons plantés dans la terre donnaient au décor des allures de Verdun. Tout avait été repeint, un étrange mélange de Klein, Christo et Kubrick ! Richard arpentait les étages jusqu'aux balcons. Son rôle lui permettait les envolées lyriques qu'il affectionnait. Filmée à plusieurs caméras sans intelligence musicale, la "captation" n'a jamais été diffusée par la télévision. La même année, nous avons repris la partie de l'orchestre sous le titre de Contrefaçons à la Maison de la Radio. Après "J'accuse", nous avons monté Le K toujours avec Bohringer et Sarti. Raymond et moi avons continué à travailler ensemble, pour des expositions comme Il était une fois la fête foraine, pour des affiches, des disques, des théâtres de marionnettes... et nous sommes restés amis tout ce temps-là. En admirant son travail, je saisis chaque fois l'importance d'un décor laissé à la libre imagination d'un véritable scénographe.



Article du 14 janvier 2007