Ambiguïté passagère


Il m'est impossible d'écrire ici ce que je confie aux amis sans risquer d'inquiéter l'autre partie de mes proches. Avant tout, je vais bien. Il n'y a que ma voix qui ne suit pas, mais je m'en occupe. Parler la fatigue et cet effort s'étend au reste de mon corps. C'est dans le lâcher prise que réside l'ambiguïté de ma condition. Dans ma vie j'ai, comme tout le monde, dû faire face à des contrariétés provoquant des larmes, voire quelques pathologies. Chaque fois je me battis contre l'adversité et gagnais mes galons de résistant, soulagé de renaître de mes cendres. Or cette fois, probablement aidé par les deux mois d'isolement induit par la grippe et l'extinction de voix, j'ai simplement levé le pied, générant un confort différent de celui auquel je suis habitué. La nouvelle pourrait paraître heureuse, sorte de variante bidon du bouddhisme zen, mais cet abandon produit en fait une sorte de tristesse qui m'est étrangère. Jusqu'ici seuls la dialectique ou le conflit bienveillant m'avaient permis de grandir. La libido, à comprendre dans son étymologie du désir, donc pas cantonnée à la sexualité, m'est un moteur absolument nécessaire, que ce soit dans les rencontres humaines ou les créations artistiques. D'un côté ne pas avoir de nouveau projet pharaonique me déstabilise, d'un autre le calme actuel me solidifie. La fausse impression d'être à la retraite me fait pourtant frémir. Je préfère l'assimiler au régime suivant celui de l'intermittence (a parte d'actualité pour les plus jeunes : ne vous laissez pas réduire à peau de chagrin votre retraite ni vos indemnités de chômage, vous le regretterez plus tard, même si cela vous paraît loin !). Il y a quelques jours je terminais mon article en prétendant apprendre la patience. C'est vrai, mais cette posture m'inquiète. Se révélerait-elle même à l'avenir sous l'angle d'une imposture ? Le calme précéderait-il la tempête ? Je repris aussitôt le chemin du studio, composai trois petites pièces qui m'enchantent et désamorçai le bouton de pause qui n'avait d'ailleurs jamais réussi à arrêter la machine. Lundi matin je fis le rêve que je mourais serein, entouré de mes amis que je rassurais en leur expliquant, tout souriant, que je m'allongeais sur le lit pour ne plus me réveiller et que c'était bien ainsi. L'effet était très agréable, mais je ne peux pas m'empêcher de m'inquiéter de ce calme olympien qui ne correspond pas au Monsieur Plus monté sur ressort que je m'imagine être. C'est bien compliqué, car j'aspire évidemment à plus de stabilité que ces dernières années. Au cours d'une existence il arrive de se surprendre soi-même. Cette traversée est forcément un passage, moins sage qu'il n'en a l'air ni les paroles. Question de circonstances ? Ce sont évidemment les doutes que j'exprimais lundi à demi-mot en évoquant les fleurs du printemps qui commencent à s'épanouir silencieusement dans le jardin, et qui, comme tout, sont éphémères.