Retour sur Aéroplanes d'Antonin-Tri Hoang & Benoît Delbecq


Le retour susurré de ce duo se fait attendre... Pour patienter, revenons sur les articles du 13 avril 2011, du 16 décembre 2010, puis des 3, 6, 7 et 13 juin 2011

Finir la musique, pour commencer !

Qu'un jeune homme choisisse le dernier plan de la Villa Santo-Sospir pour ouvrir son blog et celui du Testament d'Orphée pour le refermer ne peut qu'entretenir ma sympathie. Le fantôme de Jean Cocteau, artiste protéiforme, se sera penché sur son berceau en convoquant une cohorte de bonnes fées qui lui communiqueront le désir d'écrire et de jouer. En analysant la fin, le jeune garçon précoce se préparait un avenir. Il a depuis grandi et ne pourra bientôt plus émouvoir ses pairs en incarnant la jeunesse si ce n'est l'éternelle, privilège des poètes. Son duo sur le label Bee Jazz avec le pianiste Benoît Delbecq se révèle déjà un petit chef d'œuvre de sensibilité et d'intelligence partagée.
Antonin-Tri Hoang, saxophoniste, clarinettiste, pianiste, compositeur, que sais-je encore, a enfin mis son mémoire en ligne. "Finir la musique", beau sujet pour le gamin qui commençait ce travail d'étude dans le cadre de son Master 2ème année au CNSMDP (Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris) en mars 2009 et recevra les félicitations du jury à l'unanimité l'année suivante. Qu'il me sollicite pour le diriger m'honora plus que je ne pensais l'aider. Nous eûmes quelques discussions à bâtons rompus sur la composition musicale et l'improvisation, terme qui n'exprime que la contraction du temps entre l'écriture et l'interprétation. Nous écoutâmes quelques références étoilées, entendre comme elles brillent malgré leur distance, et les commentaires du blog qu'il initia à cette occasion furent surtout alimentés par son artiste de mère, Marie-Christine Gayffier, et par ma fidèle attention. Passé le mot "fin", les illustrations représentent Eric Dolphy, Erik Satie et Marcel Proust, c'est tout dire de son inspiration comme de ses expirations.


Dans les dernières notes que je lui envoyai trop tard pour qu'il en tienne compte, la nuit où il bouclait son mémoire, je critiquai (mes termes en italiques) son évocation des frontières. La musique n'en a pas. Ce n'est pas pour délimiter l'espace qu'elles ont été inventées. L'horizon est infini. La Terre n'appartient pas aux humains, c'est le contraire. Il s'agirait plutôt de dessiner un cadre, de délimiter l'espace pour ne pas s'y perdre. J'ajoutai : tes comparaisons du premier paragraphe sont aussi sujettes à caution : le langage a une structure, ce n'est pas une fin... La durée a peut-être à voir avec les rotations de la planète, la révolution copernicienne. La fin fait peur quand le début enchante. Les interrogations d'Antonin se retrouveront dans sa musique. Lorsque vous entendrez sa ligne de anches ayez son texte à l'esprit ! Il éclaire sa pensée, son œuvre en devenir. Tenez-le à l'oreille, aux deux même, tant le monde du son jouit du relief et des perspectives. Ça s'écoute sans fin...

Hoang et Delbecq jouent sur du velours


En cuisine les Chinois diffèrent des Français par leur intérêt égal pour la texture en plus du goût. Antonin-Tri Hoang et Benoît Delbecq sont donc en train d'enregistrer un disque chinois. Hier et aujourd'hui, au Studio de La Muse en Circuit, le duo joue si merveilleusement sur les timbres et les harmoniques que je crois entendre un petit orchestre de chambre, avec cordes, cuivres et percussion. L'ingénieur du son Étienne Bultingaire a placé quatre micros dans le piano plus deux pour les préparations du pianiste qui coince dans les cordes gommes et petits bouts de bois, démultipliant ainsi ses sonorités pour constituer un véritable ensemble de gamelan. Le moindre souffle du saxophoniste-clarinettiste basse qui a composé onze des douze pièces du disque glisse sur du velours, de la soie ou de la tôle ondulée. La tendresse qui émane de la séance est incroyable. C'est du vif argent offert à nos oreilles ébahies.


Je profite de ma visite pour faire quelques clichés d'une musique qui s'en affranchit, l'innommable, libre et simplement belle. Si tous les morceaux sont à l'image des trois que j'ai entendus, un grand disque se profile pour avril prochain.



Benoît Delbecq répond à trois questions d'Antonin-Tri Hoang (1)

Comme j'avais déjà évoqué ici l'enregistrement du CD Aéroplanes d'Antonin-Tri Hoang (saxophone alto, clarinette, clarinette basse) et Benoît Delbecq (piano et piano préparé), je cherchai une idée originale pour saluer la sortie de ce petit bijou quand Stéphane Ollivier, qui les avait interviewés pour Jazz magazine, me suggéra de leur demander de se poser mutuellement trois questions. Cela ne me ferait pas vraiment des vacances, car attraper ces deux globe-trotters ne fut pas une mince affaire. Je leur demandai donc de jouer le jeu, avec la plus grande sincérité. Les réponses, assez longues, sont publiées ici en plusieurs épisodes. [Ils ont alors 22 ans et 45 ans].

1ère question d'Antonin-Tri Hoang :
Ton parcours est-il fait de choix persévérés ou poursuit-il une évolution naturelle ? Penses-tu qu'il puisse y avoir des changements radicaux dans ton évolution future ?



Benoît Delbecq :
Il y a un peu des deux. Mais j'ajouterai un facteur central qui est celui des rencontres que j'ai pu faire au fil des années et qui ont vu ma pratique évoluer dans certaines directions. Je n'ai jamais eu envie d'imiter, mais plutôt de m'inspirer de la liberté de pensée de mes "présences réelles" d'artistes qui m'ont montré la voie, et de créer ma liberté à moi - tout comme en peinture pour Sam Francis par exemple. Schönberg disait, dans l'introduction de son Traité d'Harmonie, "ce livre est né de ce que m'apprirent mes élèves"... Je pense souvent à cette phrase, et il n'est pas faux de dire que ma vie d'artiste est née de ce que m'ont transmis un certain nombre de figures-clés de mon parcours. Pas forcément des artistes d'ailleurs... En outre, ayant enseigné longtemps l'improvisation, l'harmonie, etc., cette expérience a été déterminante dans mes choix persévérés.
Si je remonte à mon adolescence, il est très clair que d'être allé à l'IACP en 1983 suivre les ateliers d'Alan Silva tout en étudiant des musiques écrites du XXème siècle avec Solange Ancona (au CNR de Versailles), également avec le compositeur David Lacroix, tout en apprenant à jouer le "jazz" avec Serge Adam et/ou le batteur Alain Mourey à la même période... Ma rencontre avec Mal Waldron... Tout cela a représenté la "base"  de ma réflexion et de la mise en œuvre de ma soif de musique qui s'invente dans le fugitif. Jouer dans le Celestrial Communication Orchestra d'Alan a été une expérience collective et sonique complètement unique et fondatrice pour moi. Souvent, depuis, je rêve de musique et cherche avec quels outils retrouver ces rêves dans la réalité, comme je rêve de donner l'impression que le temps recule, alors je cherche des agencements un peu mathématiques pour créer des sensations de vertiges rythmiques.


Alors bien sûr, il y a des choix persévérés, ils sont nombreux tant du point de vue esthétique qu'instrumental ou orchestral (je dis orchestral mais à ce jour je me suis surtout intéressé à des petites formes orchestrales car permettant une empathie de l'instant dans l'improvisation). En m'intéressant très tôt à la linguistique par exemple, à la rythmicité des langues, mon oreille à évolué vers ce que j'appelle une "attitude d'oreille" qui m'appartient. Il s'est agi pour moi de réunir mon intérêt pour des formes dites contemporaines (à ceci près qu'il y a des choses tout à fait de notre temps dans la musique ancienne !) avec celui pour l'improvisation et ses possibles à un certain moment de l'histoire du jazz. Autrement dit, il m'a fallu nombre d'années afin de "réunir" mes envies de musique avec mes capacités d'écriture et de réalisation au piano et, surtout, en groupe. Mais aussi point de vue du timbre, de l'émission du son, que de celui des détails d'accents, des illusions rythmiques...Une fois certains fondements de désir établis, il y a eu une évolution naturelle, elle continue d'ailleurs, seulement plus on avance plus les évolutions se font lentement car il faut que le corps suive ! Je travaille aujourd'hui essentiellement sur des idées que j'ai élaborées au printemps 2009 lors de ma résidence à la Civitella Ranieri Fundation (Italie), et à l'heure qu'il est seuls trois quatre morceaux (dont Binoculars !) en contiennent de façon réellement "nouvelle"… J'ai donc l'impression de débuter - ce qui est très réjouissant, car non seulement cela me donne à creuser toujours plus loin mais c'est aussi vivifiant pour moi de plonger dans l'inconnu lorsque je réfléchis à écrire et/ou travaille mon instrument et mon jeu improvisé. C'est parfois quasiment imperceptible aussi, alors que parfois cela a pris plusieurs années...

Je ne me protège aucunement des changements radicaux, bien au contraire, je suis toujours à l'affût d'idées qui pourraient soudainement me faire voir les choses autrement... Même si, bien sûr, je garde une certaine idée des choses, en tout cas d'un certain état d'esprit de l'agencement musical... Mais travailler pour l'image par exemple est une toute autre façon de voir, parfois intéressante... Récemment j'ai rêvé d'un nouveau morceau pour Kartet mais je n'ai pas encore réussi à mettre une note sur le papier... Je suis très lent pour écrire, j'écris plein de métaphores, ensuite je commence à définir des formes, des mouvements... Cela peut prendre un an parfois...


Récemment, j'ai décidé de reprendre des cours de piano ! Après 25 ans sans en prendre, c'est suite à un long échange avec mon ami Fred Hersch, lequel m'a poussé à aller plus loin encore dans mes découvertes à l'instrument. Aussi, ce désir correspond avec une rencontre avec la pianiste Alessandra Agosti, une élève de Michelangeli Benedetti qui m'a montré il y a trois ans une approche du piano tout nouvelle pour moi - du coup, je creuse et me régale comme un jeune passionné de 16 ans... C'est assez radical, comme changement, à mon âge !

Pour ce qui est de l'esthétique, j'ai encore maintes idées à mettre en œuvre... Des tonnes de petites notes par-ci par-là... Et j'ai toujours les oreilles à l'affût de toute remise en question de mes propres convictions, et parfois j'entends des choses, et me dis "ah, oui, excellent ça, je ne voyais pas les choses comme ça, mais ça me plaît, voyons-un peu comment c'est fait"... et je ne me mets pas à l'abri de toute découverte inédite qui ferait vaciller ma petite fabrique personnelle - même si j'y suis très attaché, il s'agit après tout d'outils que je me suis construit au fil des années. Mais certes le temps est un facteur incompressible, et je garde l'impression que je n'arriverai pas à aller au bout de tout le possible - tant mieux, d'ailleurs, enfin... J'avance à mon rythme autant que je le peux.

Benoît Delbecq répond à trois questions d'Antonin-Tri Hoang (2)



Question n°2 d'Antonin-Tri-Hoang :
Comment sens-tu le fond de l'air ?

Réponse de Benoît Delbecq :
D'où je t'écris, l'air est délicieux, ici à 10h45 au Cap Gris-Nez près de Calais où je passe quelques jours en famille avec les kids, cousins-cousines, etc. Marée montante, le Cap Blanc-Nez majestueux, et la pointe de la courte dune... Il y a eu un concert d'un grive musicienne à 6h du matin... Un excellent air !
Pour le reste, politiquement, l'air est effroyablement nauséabond. Et il est très clair qu'on ne peut plus développer sa pensée comme avant. L'intellectuel est combattu à ciel ouvert par la pensée unique (une expression d'Ignacio Ramonet piquée par Chirac...), c'est un virage inédit et très inquiétant.


Culturellement parlant, j'assiste médusé à une désertification sans précédent de l'esprit de curiosité et d'indocilité face au mainstream - et pas seulement quand à la musique bien sûr. De plus en plus, et c'est acquis, ce sont des élus locaux/régionaux, etc. et des groupes financiers qui déterminent la vie culturelle, les choix éditoriaux du spectacle vivant, de la production cinéma, etc. Et, ce que veulent avant tout les élus, c'est du retour sur investissement - cela, c'est récent. Or la culture ça n'est pas cela, ce n'est pas l'entertainment. C'est un virage politique majeur, et je ne vois pas chez les politiques à droite comme à gauche la moindre envie consistante de considérer ce fait nouveau. Récemment, un programmateur m'a demandé de rendre un nouveau projet multi-disciplinaire plus glamour côté rédactionnel, photos etc. Je suis resté sans voix. Et pourtant, il s'agit de quelqu'un de très pointu, mais qui subit un telle pression de ses élus qu'il a franchi le pas de jouer leur jeu. Tout cela est nouveau pour moi. Le fond de cet air là est pestilentiel, c'est l'air du marketing culturel... Pour moi qui me suis structuré à une époque si riche où tout semblait possible...
Le temps où la culture était un potentiel d'épanouissement et d'enrichissement pour chaque individu est derrière nous. Je vais paraître nostalgique mais il est loin le temps où l'on pouvait aller écouter Steve Lacy à la MJC de Marly-le-Roi (bon, ok, il est décédé aujourd'hui). Je trouve ça pathétique. Internet permet de découvrir plein de trucs, mais, globalement, il est le vecteur de l'apologie du mainstream, du marketing... Ce qui est pour moi incompatible avec l'idée même de musique non vénale. La solution sera politique ou ne sera pas - enfin pour ma part je n'ai pas de levier pour agir contre ce flux, si ce n'est continuer mes travaux.


Question n°3 :
Si tu n'habitais pas à Paris (Clichy) où vivrais-tu ?

Réponse de Benoît Delbecq :
J'ai la chance d'avoir pas mal voyagé de par le monde, et ai des proches un peu partout, musiciens ou non, et je me sens bien à plein d'endroits, mais ce n'est pas comme y vivre - la différence entre tourisme et immigration !
Je suis très lié au Canada de par mon parcours et mes passages au Jazz Workshop de Banff, ainsi qu'à la scène du Festival de Jazz de Vancouver qui m'a fait rencontrer des pans entiers de musiques qu'on a très très rarement l'occasion (ou pas du tout !) d'entendre en France. De par ma pratique de la langue anglaise, j'ai des liens privilégiés avec l'Angleterre, le Canada, les USA... Bien sûr New-York est très attirant, il y a une énergie spéciale, mais... Je vis là où mes trois enfants vivent, et, séparé de leurs mères parisiennes, il ne serait question pour moi de m'en éloigner tant qu'ils ne volent de leurs propres ailes - et ce n'est pas pour demain car ma petite dernière a 5 ans ! Mais il est vrai que mon travail commence à être pleinement reconnu aux USA et je fais en sorte d'y jouer son mon nom dans les temps à venir. Je vais faire les démarches pour un permis de travail de longue durée, nous verrons bien. D'ici là à y vivre, le pas n'est pas prêt d'être franchi avant longtemps. Mais je m'éloignerai bien de la ville de Paris qui est aujourd'hui, pour les musiques que j'aime, quasi désertifiée. La pression immobilière y est épouvantable, cela s'en ressent sur les conditions de vie, et le nombre de lieux en chute libre (quand à ceux qui ont un piano décent... que dire...), et j'observe que nombre de mes collègues étrangers de ma génération partent pour Berlin, où il se passe beaucoup de choses, c'est une ville que j'aime beaucoup. Ceci dit, j'aime profondément Paris (et Clichy !) et n'ai jamais envisagé sérieusement de partir, tout en râlant j'y suis très heureux.

Antonin-Tri Hoang répond à trois questions de Benoît Delbecq (3)


Mohamed Gastli eut l'excellente idée de proposer à Antonin-Tri Hoang de commencer par un duo avec un pianiste de renom avant de produire un album de son orchestre. Parmi les musiciens suggérés figurait Benoît Delbecq. Le choix était couru d'avance.

Question n°1 de Benoît Delbecq :
Quel est ton tout premier souvenir de musique entendue, lequel t'a alors attiré l'attention tout particulièrement ?

Réponse d'Antonin-Tri Hoang :
Ta question m’a fait me souvenir d’un fait que j’avais totalement oublié ! Je me souviens que tout petit, me demandant ce que pouvait représenter une heure, j’avais arbitrairement décidé que cela devait correspondre à la durée d’un morceau de musique, d'une piste d’un disque. Une chanson = une heure ! C’est le souvenir le plus vieux que j’ai trouvé, et c'est peut-être donc la dimension temporelle de la musique qui a capté d'abord mon attention. Peut-être que c'était un moyen de rythmer la journée, de séparer le temps en parcelles mieux assimilables.
La musique qui a imprégné mon enfance est surtout faite de chansons je crois. Et peut-être que les chansons en anglais me marquaient plus parce que j’essayais de les imiter le soir en chantant pour m’endormir. Qu'est-ce qu'il y a dans les chansons qui nous marque si fort ? Mes premières émotions musicales, je les constate en écoutant aujourd’hui les Beatles ou Wild World de Cat Stevens qu’écoutaient mes grandes sœurs, mais aussi des chansons qu’écoutaient mes parents (par exemple Le petit bal perdu par Bourvil) : des émotions qui semblent très anciennes et enfouies remontent à la surface et font ressurgir comme une réalité disparue. C’est à la fois agréable et presque violent, comme si l'essence d'une certaine époque me revenait d'un seul coup.


Je crois que le premier disque qu’on m’ait offert est L’École du Micro d’Argent du groupe Iam, qui m’a donné envie d’être rappeur pendant un moment. Puis j’ai choisi la clarinette à cause du concerto de Mozart : cet instrument me semblait sans limite et j’aimais le bruit des clés. Pour mes dix ans on m’a offert quatre disques qui m’ont marqué très profondément et m’ont donné envie d’en avoir d’autres : Klezmer N.Y. de David Krakauer, une compile Benny Goodman, une compile Boris Vian ( j'étais fasciné par Vian, le poète-ingénieur-musicien) et une compile Bourvil, encore lui. C’est par ces quatre disques que j’ai commencé à écouter beaucoup de musique, ce ne sont pas vraiment mes disques préférés (quoique Vian et Bourvil...), mais ils ont été des points d’introductions vers de nombreuses autres découvertes.
Par contre, je n’arrive pas à me souvenir de mes premières expérience de concerts, qui sont peut-être des moments de musique trop fugitifs pour pouvoir s’ancrer de manière précise dans la mémoire, contrairement aux disques qui s’y incrustent avec l’écoute répétée. Je ne crois pas avoir de souvenir de concerts qui datent du temps où je n’avais pas les outils pour comprendre un peu la musique. C’est dommage, peut-être que cela me reviendra.
Parenthèse :
Je ne sais pas si je te l’ai dit, mais le morceau qui introduit le disque, Précipité Vert, contient, camouflée, une chanson que j’ai écrite avec mes premières notions de solfège à 9 ans environ ! En redécouvrant cette ritournelle sur un bout de papier je me suis dit qu’il fallait en faire quelque chose…


Derrière Antonin, l'ingénieur du son Étienne Bultingaire inspecte si tous les micros sont à leur place. La finesse du son est un des éléments majeurs du disque, les deux musiciens travaillant dans un confort d'écoute propice à l'état de grâce. La sérénité qui se dégage de la plupart des morceaux est étonnante.

Question n°2 de Benoît Delbecq :
Ton mémoire au CNSM s'appelait Finir la musique... Où et comment se place ton éventuelle sensation de satiété musicale par rapport à un projet mené à terme comme Aéroplanes ? Que contiendra d'emprunté à celui-ci ton disque suivant ?

Antonin-Tri Hoang :
Pour être honnête, il y a un décalage entre ce que j’avais imaginé d’abord, sans ton point de vue, et ce qui s’est ensuite réalisé avec notre travail en commun. Pendant le travail d’écriture, ne pouvant anticiper ton apport, j’éprouvais les besoins de compléter encore et encore les pièces, et de vouloir contrôler l’ensemble de la forme, sans vraiment y parvenir. En écrivant seul au préalable, j’avais beau savoir pour qui et dans quelle direction j’écrivais, je ne pouvais combler par l’écriture tout ce que toi tu apporterais. J’avais, par exemple imaginé une plus grande perméabilité entre les pistes, de manière à ce que divers éléments se retrouvent disséminés un peu partout, mais avec les répétitions est apparue la logique du jeu ensemble, plus importante que tout le reste à mon sens, et qui nécessitait de faire de la place, si bien que moi qui pensais ne pas avoir assez de musique, j’en avais, en fait, trop ! Il y avait beaucoup à partager avec toi, les morceaux se sont transformés avec la combinaison de nos points de vue, et le plaisir de jeu a effacé le projet pour laisser place à la réalité du duo. Que le disque se soit construit par l’échange et le jeu est ma plus grande satisfaction.
Je sais qu’à l’avenir je retrouverai toujours cette différence entre projection et réalisation, et c’est ce que je trouve fascinant dans la musique : sa réalisation passe par plusieurs étapes, au cours desquelles l’apport des autres est prépondérant. Je ne vois pas l’écriture comme une fin en soi, je pense que l’essentiel se produit après, quand elle passe par le filtre des musiciens. Je ne veux pas savoir si je suis auteur ou non, j’aime bien l’idée d’écrire « pour », de modifier au gré des résultats et des envies, tout en gardant des convictions et des lignes directrices. Je pense continuer dans cette idée. Bien-sûr le format du duo est parfait pour ce genre de choses (à condition de bien s’entendre, et ce fut le cas !), diriger une plus grande formation est une autre histoire.

Antonin-Tri Hoang répond à trois questions de Benoît Delbecq (4)


Quatrième et dernier épisode de l'entretien croisé entre Benoît Delbecq (1, 2) et Antonin-Tri-Hoang (3) à l'occasion de la sortie de leur duo Aéroplanes chez Bee Jazz (dist. Abeille Musique)...

Question n°3 de Benoît Delbecq, et non des moindres :
Proust est bien présent dans la pochette d'Aéroplanes et je m'en réjouis. Quel lien établis-tu entre l'écriture musicale et l'écriture littéraire d'un Proust ? Ce point de vue évolue-t-il selon que la partition déclenche ou implique des phases d'improvisation ou non ? Un manuscrit mille fois raturé de Proust ressemble-t-il d'une façon ou d'une autre à la pertinence d'un phénomène d'improvisation ?

Réponse d'Antonin-Tri Hoang :
Ces questions sont passionnantes ! Il y a quantité de liens à faire entre l’œuvre de Proust et la musique ; je ne me risquerai pas à les énumérer, je peux seulement essayer de parler de mon expérience personnelle.

Au moment où je travaillais sur mon mémoire, j’ai été attiré à la lecture de La recherche par la découverte de certains passages qui traitent directement de musique. Je n’ai à ce jour rien lu de plus beau sur le sujet, rien lu qui exprime aussi précisément et concrètement la sensation du temps en musique. Le narrateur détaille avec extrême minutie chacun des instants insaisissables de la perception, que la mémoire ne parvient à capturer qu’après plusieurs auditions de l’œuvre, tout en restituant la continuité du temps. On est comme plongé dans l’infiniment petit du temps, on découvre notre propre écoute : « Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu'éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. » Les liens de La recherche avec la musique, qu’elle soit écrite ou improvisée, sont très forts ne serait-ce que par l’importance dans l’œuvre du phénomène sonore. « Le crépitement de ma respiration couvre le bruit de ma plume et celui d’un bain qu’on fait couler à l’étage au dessus » disait Proust dans une lettre, lui qui fut si sensible au son, obligé de se calfeutrer dans son appartement pour s’en isoler. Le son est partout, et est très vite associé à de la musique par l’imagination : les voix des vendeurs de rue deviennent des chants grégoriens, les cloches de Balbec semble sortir de Pelléas et Mélisande… Tout peut devenir musique, œuvre d’art, par association d’idées, irruption soudaine de souvenirs.


L’écoulement du récit peut parfois sembler être improvisé, tant les phrases semblent nous emmener d’un endroit à un autre presque par coïncidence ; on peut se retrouver transporté autre part sans s’en rendre compte tant la matière du texte se transforme au fur et à mesure, patiemment, en tournant autour de zones très précises, se changeant insensiblement en autre chose. Le discours suit un développement naturel, semblant aller par enchaînement de conséquences, comme si chaque phrase découlait uniquement de la précédente. À l’intérieur de la phrase même le discours évolue : on ne peut anticiper son atterrissage, ou plutôt son retour à la surface, tant les déviations et parenthèses qui suivent l’impulsion initiale nous entraînent dans les profondeurs du sujet. C’est ce naturel de l’évolution du discours, qui a toujours l’air d’être dans l’instant même, qu’on peut apparenter à de l’improvisation. Mais, comme si on regardait une mosaïque de trop près, on se rend compte ensuite, en reculant, en observant l’œuvre dans une échelle plus grande, que ces phrases dessinent une structure très précise, immense, composée.


Si l’écriture permet de revenir en arrière à loisir jusqu’à la publication de l’œuvre, l’improvisation, qui se construit en même temps qu’elle se produit, ne permet pas la rature. En ce sens, une page mille fois raturée de Proust tient du domaine de la composition, parce qu’elle fait cohabiter des temps différents d’écriture et de réécriture sur une même surface : un mot écrit un jour, sa rature un autre jour, un feuillet collé par-dessus encore plus tard. Mais dans les « Carnets » on peut voir un travail préparatoire de l’œuvre future fait à base de petites notes, sans mise en forme, les mots sont jetés sur le papier sans trop de re-travail : on s’approche alors de l’improvisation. Avec la violoncelliste Elena Andreyev on improvise à partir de ces carnets, où figurent à plusieurs reprises les termes « aéroplane » ou « encore aéroplane » qui appellent à eux seuls des passages magnifiques dans l’œuvre, et qui m’ont inspiré le titre du disque !

P.S. (jjb) : de son côté, Igor Juget a filmé un petit entretien vidéographique pendant les séances...