Au début du disque j'ai cru écouter le chaos à la mode, sorte d'improvisation noisy sans articulations structurales, comme si le mouvement punk avait contaminé l'électro-acoustique, mais que nenni, c'était juste une des faces de ce disque qui en a suffisamment qu'il pourrait ressembler à un cube. C'est fou le nombre de musiciens et musiciennes qui s'éclatent sur la planète en composant dans l'instantané ou dans la durée sans qu'on en reçoivent le moindre écho ! C'est à la fois flippant et plein d'espoir. Le problème est le peu d'intérêt qu'y voient les médias dominants, pensant vendre leurs torchons en choisissant de promouvoir des clones de ce qui un jour fit l'affaire. Alors on vous sert des Rosalía ou je ne sais quel marronnier du Loch Ness qui refait surface tous les cinq ans avec un nouvel album. Il est certain que la recette a fait ses preuves, même si cela ne marche pas à tous les coups. Il suffit d'avoir eu un jour un succès pour que les producteurs misent sur un hypothétique retour de gloire. Ne pas croire que l'aristocratie contemporaine ou que les tenants du swing se portent mieux. Les vieux ringards dogmatiques sont programmés chaque année sans pour autant arriver à en croûter. Comme tout le monde. Heureusement il y a de "jeunes" créateurs qui font fi de tout ce vacarme médiatique, des musiciennes qui profitent momentanément de la parité, des collectifs qui se serrent les coudes, des revues en ligne comme Citizen Jazz qui creusent des sillons inexplorés hors frontières. Comment s'y retrouver dans cet immense et nécessaire besoin de créer qui anime les artistes, qu'ils soient de la race des copieurs, la très grande majorité et la plus profitable, ou de celle des défricheurs, souvent des indépendants dont la passion se moque du qu'en-dira-t-on tant qu'ils peuvent tenir jusqu'à la fin du mois ?
Le temps que je tape ces petites phrases qui me posent plus de questions qu'elles ne m'apportent de réponses, le disque La lucha es un poema colectivo du groupe tellKujira est arrivé à son terme. Ambra Chiara Michelangeli au violon alto, Francesco Diodati et Stefano Calderano aux guitares électriques, Francesco Guerri au violoncelle l'ont conçu et composé lors d'une résidence à l'IRCAM en novembre 2023 alors que la grève grondait en face, au Centre Pompidou. Ce quartet italien refuse de se laisser enfermer dans un style. Leurs titres peuvent donner des pistes : En grève, ¡Que viva México!, Tarantella, Walking on the beach / what to love and fight for. Des voix enregistrées se mêlent aux instruments comme des bulles de réalité éclatant au milieu de leurs rêves. Art rock, free jazz, électronique, musique contemporaine jaillissent et s'évanouissent. Je devrai y revenir pour savoir de quoi il retourne exactement. La poésie est toujours plus précise que les sciences exactes. Elle n'est jamais démentie. Elle se transmet de génération en génération au fil des siècles. Combien d'auditeurs et d'auditrices arriveront-ils à toucher ? Cela n'a pas vraiment d'importance. Ils et elles existent. Et leurs pensées au loin les suivent...
→ tellKujira, La lucha es un poema colectivo, LP Superpang 22€ (10€ en numérique), sortie le 29 mai 2026