Odyssée de l'oubli par Anne et Patrick Poirier


L'approche avait mal commencé. On n'était pas dans la fiction, mais les deux pieds dans le réel. La sécurité du Musée d'Arts de Nantes me refuse l'entrée à l'exposition des Poirier parce que ma valise ne répond pas au Plan Vigipirate. Pourtant leurs casiers sont largement assez grands pour la contenir. Mais la loi c'est la loi, et le Plan Vigipirate, officialisé en 1991, sert plus à créer un climat de peur dans la population qu'à empêcher d'hypothétiques attentats terroristes. Cette raideur administrative oblige donc un homme de plus de 70 ans à traîner sa valise pendant trente minutes en pleine canicule pour trouver un lieu dédié à la garde de bagages. Je ne parle même pas des escaliers à gravir chaque fois, parce qu'il a fallu y aller, y retourner pour arriver à l'heure à mon rendez-vous suivant. J'ai donc perdu une heure à suer sang et eau plutôt qu'à prendre mon temps dans cette fabuleuse exposition présentée jusqu'au 30 août. C'est un comble, pour ce couple d'artistes qui se considère issu d'un « monde en ruines », où l'Ange de l'Histoire de Walter Benjamin voit « la violence qui s'accumule » ! Anne et Patrick Poirier mettent en scène la fin du monde qui a de fait débuté avec son édification.


Le Patio abrite La Cité des Ombres, une ville imaginaire où tout est blanc. Le lieu n'est pas anodin, le cercueil du père de Patrick Poirier y a été hébergé quelque temps après qu'il ait été victime des bombardements sur Nantes ! Des phrases en néon encerclent l'installation phénoménale en forme de cerveau. Dans cette nécropole résonne de temps en temps la pièce inédite pour violon composée par Éric Tanguy, interprétée par Jùlia Pusker. Alain-Guillaume, le fils d'Anne Poirier, décédé en 2002 à l'âge de 33 ans, est réapparu dans un rêve. Les deux immenses gongs sont muets. Pour combien de temps ? Ce mot revient souvent, il passe, comme les rêves, mais les ruines y résistent. Le verre explose sous les vibrations, les copies sont brisées à coups de masse. Les plumes blanches équilibrent la douleur. "Quelle la différence y a-t-il entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ?" était une des premières devinettes que j'ai entendue enfant.


Dans la Chapelle de l'Oratoire plongée dans l'obscurité tout est noir. Contraste. L'incendie de la grande bibliothèque est sculptée avec du charbon. C'est notre mémoire. Les barbares savent que l'incendie est définitif. Ils sont toujours à l'œuvre, la Bête est insatiable. Sous une bulle transparente, Danger Zone évoque l'immense risque que présente l'avenir. Si nous continuons à vivre en lâches, guerres et pollution auront raison de notre monde.
J'ai adoré cette exposition, pleine d'autres éléments qui vont chercher loin dans notre subconscient, y reconnaissant une transposition plastique que je m'évertue à construire en musique en laissant au visiteur, à l'auditeur ou au spectateur, le soin d'imaginer sa propre interprétation. Les Poirier inventent une fiction terrible, qui n'est qu'un reflet du réel. C'est le propre de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle emprunte. Un regard personnel sur ce qui nous est commun et que parfois nous préférons ne pas voir.

→ Anne et Patrick Poirier, Odyssée de l'oubli, exposition au Musée des Arts de Nantes, jusqu'au 30 août 2026 - Le billet d'entrée inclut l'accès au reste du musée où figure déjà une sculpture des Poirier. Un livret en Facile à Lire et à Comprendre (FALC) est proposé pour découvrir l’exposition. Une version papier est disponible sur demande à l’entrée. Le livret est téléchargeable.