L'amie silencieuse

Le titre français du dernier film d'Ildikó Enyedi est bizarrement en anglais. La bizarrerie vient du fait que le titre original allemand Stille Freundin est au féminin, ce que ne rend pas l'anglais Silent Friend. C'est pourtant une nuance importante pour un arbre sexué, ou plus exactement dioïque, comme le gingko biloba, principal "personnage" de cette fabuleuse histoire qui se passe à trois époques, avec en témoin cet arbre majestueux, apparu il y a plus de 270 millions d'années. Ce fossile vivant, dit panchronique, possède des feuilles en forme d'éventail. Certains gingkos vivent jusqu'à 3000 ans. J'ignore quel âge à celui du jardin botanique de l'université de Marbourg où eut lieu le tournage, mais il est nettement plus imposant que celui de mon jardin, planté il y a seulement 13 ans pour mon soixantième anniversaire ! J'espère que c'est un mâle, car celui d'Alice s'est révélé une femelle dont la particularité est de produire des ovules dont l'odeur de beurre rance ou de vomissure à l'automne est particulièrement désagréable !

Que le gingko du film soit une femelle n'est pas anodin, parce qu'il ou elle interfère avec les expériences des trois protagonistes successifs, que ce soit l'étudiante de 1908 victime du machisme ambiant, de l'étudiant timide des années 1970 ou du professeur chinois isolé dans l'université à cause du confinement de 2020. Si chacun/e l'étudie, par la photographie, l'électricité ou les ondes cérébrales, ils entretiennent tous les trois un rapport poétique au même arbre. Quasi animiste, je vibre en sympathie avec cette approche qui considère les plantes comme des êtres vivants, ce qui m'a toujours laissé penser que les végétariens avaient peu d'imagination. Cela m'arrange aussi, j'avoue. Comme il m'est arrivé d'entretenir des rapports sensuels avec certains arbres, je suis passionné par toutes les expériences révélant leurs pouvoirs de communication.

Le film de la cinéaste hongroise est un de ses plus beaux, avec Mon XXe siècle (Az én XX. századom, 1989) et Corps et Âme (Testről és lélekrő, 2017). Je m'en suis fait un festival depuis que Pierre Oscar me les a suggérés. Tous abordent la communication mystérieuse entre les êtres, que ce soit dans les rêves, à distance ou entre espèces. Nous faisons semblant de tout maîtriser, au risque de tout annihiler, mais nous ne savons pas grand chose de la vie sur Terre, notre arrogance nous poussant à détruire au lieu de nous inspirer de la nature ou des anciens. Loin de tout mysticisme, j'avance en poète ou en scientifique, privilégiant les équations à plusieurs inconnues, des notions comme ±∞, les questions plutôt que les réponses, les visées circonlocutoires plutôt que l'héliocentrisme !