Le delta du Mékong (2)

Nous voici enfin à la campagne. Envie de nature et besoin de nous reposer après des semaines de travail un peu éprouvantes. Le Bamboo Eco Village est composé de charmants petit bungalows. On vient nous chercher au bord de la route en voiture de golf, suffisamment étroite pour emprunter le chemin le long d'un des innombrables canaux. Nous profitons de la piscine, mais l'eau est tout de même à 34 degrés !

Les carpes qui circulent partout entre les îlots sont énormes. Lorsqu'on se penche vers elles, elles écartent leurs grosses lèvres de manière tout à fait indécente. La nuit, des loirs ou des lérots gambadent sur le toit en paille de riz.

Les grenouilles sont aussi grosses que des crapauds et j'en croquerai deux grillées au barbecue du jardin écologique proche. Je sais, c'est gore, mais je n'ai jamais su résister à l'attrait de la moindre curiosité culinaire.

Au marché de nuit de Cần Thơ (lien externe), on vend aussi des brochettes de scorpions, toutes sortes de grillons grillés et des larves vivantes. De ce côté, j'ai déjà donné lors de précédents voyages. J'avais même bravé le tabou du chien, pratique qui s'est raréfiée sous la pression de la morale occidentale. Il y a trente ans, il y avait cent restaurants de chien à Hanoï, essentiellement à sa périphérie ; on y rencontrait seulement des hommes, particulièrement en fin de mois, parce que la superstition veut que ce soit bon pour les affaires. À Séoul, en Corée, je me souviens de l'ambiance assez glauque de tous ces hommes en costards servis par des femmes. Lorsque j'y exposais des installations interactives (Alphabet la première année, puis Somnambules avec Nicolas Clauss), je ne pus jamais m'habituer à la consommation des vers à soie servis dans un gobelet en plastique et dont les écoliers étaient friands. Leur odeur m'est absolument insupportable. J'en repérais les vendeurs à cent mètres et changeais de rue. J'apprécie néanmoins les autres insectes qui me rappellent le goût de certains crackers au fromage à l'apéritif. J'opte cette fois, plus raisonnablement, pour quelques brochettes de viande et un jus de canne à sucre.

Très peu de légumes dans la cuisine vietnamienne, de la salade, des tomates insipides, un peu de chou, vert ou rouge, mais des herbes parfumées (basilic thaï dit húng quế), coriandre longue ou herbe à chicots dite ngò gai, coriandre fraîche dite ngò rí, ciboule dite hành lá, menthe ou herbe thé dite húng lủi ou rau thơm, shizo dont j'ignore le nom en vietnamien.

Le lendemain, je tente tout de même le menu de serpent. Décevant, la viande, qui rappelle le lapin, est caoutchouteuse. J'ai connu des pythons plus moelleux.

Question bestioles, nous sommes surpris du peu de moustiques alors que c'est la mousson. Il paraît qu'il fait trop chaud. Il n'y a pas non plus de pluie, mais un beau ciel bleu avec quelques nuages passagers. Nous avons constaté la même chose en Amazonie pendant notre voyage au Pérou. De plus, l'Insect Écran "spécial tropiques" est très efficace, à condition de ne pas laisser 1 cm² apparent... Et les piqûres ne démangent qu'une quinzaine de minutes.

Rien à voir avec les minuscules moustiques-tigres de Bagnolet qu'on ne voit pas, qui ne zonzonnent pas, donc qu'on n'arrive pas à trucider, et qui laissent d'horribles plaques. En rentrant j'acquérerai un machin électrique chauffant qui soulage bien, mais en attendant je tente l'huile essentielle de géranium, pas aussi efficace.

Les restaurants sont évidemment plus chers que les gargotes. On dépassera rarement les dix euros, alors qu'hier le délicieux phở nous a coûté 0,80 € ! Si je compte en dongs, cela frise des sommets : un euro revient à un peu moins de 30 000 dongs, 300 000 pour dix euros, 3 millions pour cent euros ! Tout le monde est millionnaire. On se retrouve vite avec une liasse de billets qui vont de 1000 à 200 000 dongs (de trois centimes à 6,60 €).

En les empochant dans mon nouveau futal, je me trompe et les glisse sous la fermeture éclair qui permet de le transformer en short. En voyage baroudeur, j'adore ce pantalon avec plein de poches. Je crois qu'on appelle cela un pantalon cargo. Au dîner au lodge, face au soleil couchant, un responsable m'apporte un paquet de billets qu'il a trouvés par terre dans le jardin en demandant si c'est à moi, la honte ! J'espère que la série va s'arrêter là, mais la crème solaire de Christiane s'ouvre dans son sac, et ce n'est pas la dernière catastrophe que nous saurons éviter.

Nous faisons un peu de bicyclette et nous profitons donc de la piscine, souvent seuls, car ici c'est la saison basse. À propos de basse, nous constatons l'effet des marées sur les canaux : les jacinthes d'eau descendent ou remontent leurs cours.

J'évoquais la bicyclette (je n'ai pas l'habitude de conduire un scooter et c'est plus relax), j'ai donc réussi à la flanquer par terre en tordant le petit panier à l'avant et à faire sauter la chaîne. Je me voyais mal pousser le vélo jusqu'au lodge sous ce soleil de plomb, de quoi tomber, mais cette fois dans les pommes. J'ai mis les mains dans le cambouis et nous avons réussi à revenir quasiment intacts du monastère Trúc Lâm Phương Nam Zen (lien externe), où nous étions allés admirer l'art kitch bouddhiste. J'y ai enregistré d'énormes cloches tubulaires qui se balancent sous la brise brûlante.

Par contre, la photo provient de la pagode Pitu Kohsa Rangsay (lien externe) à trois niveaux, de tradition theravada, où nous grimpons jusqu'à son sommet, après évidemment nous être déchaussés. La suivante est prise au Temple Ong (lien externe), de la congrégation de Guangzhou (Canton), où l'on allume de gigantesques spirales d'encens.

J'ai longtemps pensé que tout ce qui touche à la religion m'était étranger. Le sacré a de profondes racines dans des mystères qui tiennent pour moi à la fois de la poésie et de la science. Si la poésie reste toujours éternelle, on ne peut pas en dire autant de la science. Ce sont justement les questions sans réponses qui me passionnent, comme une équation dont on trouvera un jour la résolution, ou pas.

À Cần Thơ, l'attraction touristique est le marché flottant de Cái Răng (lien externe), où les grossistes vendent fruits et légumes très tôt le le matin. Nous nous levons à 4h50 pour embarquer à bord d'un fragile esquif. Les sampans hissent un échantillon au bout de leur mât pour indiquer ce qu'ils vendent. Les haltes consistent à grimper sur l'un d'eux pour déguster un ananas, à traverser un marché au détail...

Et à visiter une fabrique de nouilles de riz qu'en France on appelle vermicelles. Il y en a de toutes les couleurs, mais cela n'influe pas vraiment sur le goût. Une voiture nous emmène ensuite à la réserve naturelle de Mùa xuân où nous voguons dans la mangrove jusqu'aux rizières. La planche en bois sur laquelle je suis assis est si dure et si basse que j'attrape fatalement mal au dos, peut-être parce qu'elle me rappelle une descente terrible du Mékong au Laos après laquelle j'avais mis six mois pour récupérer mon coccyx.

2026 est le cinquantième anniversaire de la réunification du Vietnam.