Jean-Quentin Châtelain (lien externe) est un acteur suisse. L'entrée est discrète dans cette Église luthérienne du Bon-Secours à Paris. Et passer le seuil... Une porte claque. Des pas. C'est tout.
Et puis vlan ! Bruno Chevillon attaque bille en tête une Cascade, pour deux anciens, les contrebassistes Barry Guy (lien externe) et Stefano Scodanibbio (lien externe). Free jazz et musique contemporaine ne font qu'un. L'archet s'affine. Salut !
Je suis un fan absolu des énigmes lumineuses des œuvres de James Turrell (lien externe). Il faut de l'espace pour que la contrebasse de Bruno Chevillon (lien externe) trouve sa place dans la nef. Dans l'obscurité les oreilles ont des yeux, mais The flight over the crater tourne autour en nuée.
Pour Marina Abramović (lien externe), Izmedu tela, luk, entre le corps et l'archet, les harmoniques vont et puis s'en vont, à peine vu...
Itinerario di un tragedia est forcément théâtral, dramatique, le bois claque, on s'attend au pire ou au meilleur, quelle différence pour le metteur en scène Romeo Castellucci (lien externe) ? Le geste est sec comme un coup de trique.
Deux autres contrebassistes, Gary Peacock (lien externe) et Marc Johnson (lien externe) inspirent les pizz de Fingerboard flow. Lyrisme libre, libéré, véloce.
Peter Zumthor (lien externe) est un architecte suise. Der Stein spricht leise, das Holz flüstert zart, der Beton schweigt still caresse la matière. La pierre parle doucement, le bois murmure délicatement, le béton reste silencieux. Qui s'y frotte s'y pique, mais comme on se pique au jeu.
Les pièces s'enchaînent sans temps mort. Il ne devrait pas y avoir d'espace entre les paragraphes. The red curtain listens to the sounds renvoie aux films énigmatiques de David Lynch (lien externe). Rebonds, déchirures, frottements appuyés, mais d'un seul mouvement, capté par l'ingénieur du son Philippe Tessier du Cros (lien externe).
Un chant enregistré à Bali par Raphaël Jonin (lien externe). Chevillon improvise dessus Les mots au bout de la langue en tapant sur sa caisse pour deux metteurs en scène férus d'Asie, Claude Régy (lien externe) et Peter Brook (lien externe).
The illuminated windows of the outskirts se réfère aux photographies de Todd Hido (lien externe) et à son livre House Hunting. Toute la musique de Chevillon ressemble à ces fenêtres éclairées dans la nuit. Une trouée de lumière dans un paysage périphérique.
Il y a forcément du minimalisme dans un solo de contrebasse. Le compositeur sculpte le son comme Richard Serra (lien externe) découpait le métal. Weight and balance.
Le cycle se termine par une ultime dédicace, Il cerchio e la linea pour Giacinto Scelsi (lien externe). Pour la beauté du son. Pour la note. Pour la corde. Pour l'archet. Pour tous ces artistes et bien d'autres qui ont inspiré le contrebassiste, parce qu'il n'est pas d'art sans arrière-pensées. Il peut s'en affranchir, parce qu'il les aime et leur doit tout. L'auditeur peut aussi les ignorer et n'écouter qu'un long monologue d'une très grande beauté, recomposé d'après des États des lieux, car, en soi, le son est incapable de voyager dans l'espace. De l'air ! Il a besoin de ce petit coup de pouce qui fait toute la différence. Une raison de vivre.
→ Bruno Chevillon, États des lieux (lien externe), CD Songs / Blaser Music, dist. L'autre distribution, sortie physique le 18 septembre 2026