La nasse

Rentré de vacances, je fais face à une pile de disques et de films que je me dois d'écouter et de visionner en marge de mon propre travail. Pour l'instant, je repousse les articles à écrire pour Citizen Jazz qui est victime d'un piratage informatique.

Je prends donc le temps d'écouter tout ce que je reçois. Du moins par la poste. Attaché au concept de l'objet, emballé c'est pesé (ce n'est pas qu'une expression), je laisse tomber les centaines de mails redirigeant vers la musique dématérialisée. De temps en temps, j'enfreins cette règle lorsque ma curiosité est trop forte. Cette même curiosité qui finit par m'asphyxier à force d'entendre les mêmes recettes. Tout est tellement prévisible. Il ne suffit pas d'avoir besoin de hurler pour faire œuvre. De hurler ou d'y aller à pas feutrés. Cela ne change rien. Combien de décalcomaniaques pour une voix singulière ? Tout dépend de ce que l'on cherche. Quelle souffrance engendre la nécessité ou quel bonheur vous submerge tant qu'il est impossible à assumer seul ?

La singularité isole. Elle ne profite en général que de façon posthume. Frank Zappa avait l'habitude d'imprimer une phrase d'Edgard Varèse sur ses pochettes : "le compositeur d'aujourd'hui refuse de mourir". Il n'était pas le premier. Ils et elles furent légion au fil des siècles. Au plus loin que l'on puisse juger, leur nom s'est effacé. À quoi bon faire l'artiste si c'est pour suivre le mouvement et rabâcher ce que la mode ou le marché suggèrent ? On se laisse porter par le courant. Il faut bien vivre. Manger, se loger deviennent de plus en plus difficile. On cherche le succès (c'est très relatif) au détriment de l'expérimentation. L'idée de recherche semble d'un autre temps.

Charles Ives avait compris que pour rester libre il ne fallait pas compter sur sa musique, alors il inventa l'assurance sur la vie, pour se consacrer à la composition le dimanche. À vouloir absolument en croûter, on risque d'y laisser sa peau. C'est louable. On imagine s'en sortir en investissant ce qu'on appelle des niches. Le jazz, le rock, la musique contemporaine en font partie. On compose avec la réalité au lieu de composer l'impossible. J'ai écrit réalité. Ce n'est pas le réel. Parce que l'impossible, justement, ce devrait être le réel. L'authenticité d'un regard unique, un point de vue qui, jusqu'ici, avait échappé à tous. Ou cette acuité que l'on peut constater de tout temps chez les innovateurs. Leurs œuvres ne prennent jamais une ride. Ce sont tous et toutes des poètes qui marchent hors sol. Loin de ces marges, le gros des troupes entretient la machine. À la fin du film La chienne de Jean Renoir, Michel Simon entérinait "il faut de tout pour faire un monde." Et Jean-Luc Godard de compléter : "La marge, c'est ce qui fait tenir les pages ensemble." Être marginal...

C'est décousu / En découdre !

Ou bien... Il suffirait de (re)trouver la beauté. C'est si rare. À quoi cela tient, tout cela ? Je me suis laissé emporter, mais c'est pourtant ce qui me tient, et me tient à la page, alors que je me demandais simplement, en lisant les petits mots qui accompagnent parfois ce que je reçois, si les collègues et camarades qui ont la gentillesse de penser que je pourrais écrire quelques phrases sur leur travail ont jamais écouté le mien. Je sais bien que oui pour nombreux, mais certainement moins que celles et ceux qui m'écrivent. À qui s'adresse-t-on ? J'ai souvent conseillé aux jeunes musiciens qui cherchaient un producteur de n'envoyer que très peu d'exemplaires de leurs disques, mais de bien cibler. C'est une manière de tendre la main, d'exprimer que "non, Jef, t'es pas tout seul". Tous les artistes connaissent cela. Quant au public, Jean Cocteau disait qu'il est plus facile de reconnaître que connaître. Mais, pour un artiste, quel que soit son niveau de notoriété, la reconnaissance n'est jamais au niveau espéré. Heureusement que la musique est, le plus souvent, un sport collectif ! Drôle d'époque qui n'a rien de drôle. Il va falloir creuser pour trouver comment en sortir. La musique, une réorganisation du monde qui est donné à entendre, comme la peinture ou la photographie de ce qui est donné à voir, comme la littérature de ce qui est donné à imaginer.

Une histoire d'amour. Emballé, c'est pesant. Je laisse ma plume glisser lorsque les mots viennent tout seuls. Les notes suivent la même pente. Texte ou musique, il n'y a pas besoin de se forcer. C'est magique. Aller de l'avant. Il suffit souvent de quelques-uns, de quelques-unes pour susciter la tangente. Cultiver les cinq sens révèle ce qui se cache derrière les mots, derrière les notes. Sauve qui peut, la vie.

Il a toujours été difficile de penser par soi-même. Courageux et ingrat. De tous temps, la manipulation des cerveaux a permis à quelques-uns de contrôler l'ensemble à leur seul profit et d'arriver à faire croire qu'il n'y avait pas d'autre solution. Et le plus grand nombre de suivre le mouvement, de consommer mécaniquement, de cautionner leurs oppresseurs. Les réponses sont mâchées avant qu'on ait le temps de poser les questions. Il est absolument indispensable de changer d'angle, de prendre de la hauteur, de faire un pas de côté. Alors je cherche. Je cherche comment. Je cherche qui. Je cherche pourquoi. Et, de temps en temps, je me fais un ami ou une amie, quelqu'un, quelqu'une, avec qui je peux échanger, apprendre, partager, rêver. La musique.