Il faut du temps pour écouter, regarder ou lire tout ce que je reçois. Mon propre travail pourrait en souffrir, si je ne considérais ce blog comme faisant partie de mon « œuvre ». Six mille articles en vingt-deux ans, c'est un sacré journal. Sur une période bien plus longue certes, j'ai produit près de deux mille pièces musicales (dont 1716 sont accessibles en ligne et téléchargeables gratuitement sur drame.org (lien externe) !) soit 205 heures. Ajoutez la musique de film, les CD-Roms, les expos, les films, les articles pour d'innombrables revues, les romans, les préfaces, les spectacles, les productions, etc. Heureusement que j'oublie tout ce que j'ai fait une semaine après avoir terminé ! Le secret est de ne jamais procrastiner, de ne s'y mettre que lorsque l'inspiration vous y pousse, d'avoir l'irrépressible désir d'être utile, d'avoir besoin de peu de sommeil, de vivre vieux, et, surtout, justement, de prendre le temps de vivre. Ce temps que l'on a parfois l'impression de perdre, mais qui alimente tout le reste.
Alors, lorsque Carlotta m'envoie un coffret de plusieurs films ou que Neuma poste un coffret de neuf CD de la Coréenne Jin Hi Kim (lien externe), je panique un peu. J'essaie de réduire la pile qui ne cesse de grandir chaque jour. Pourtant, c'est comme le reste, il suffit de trouver le bon moment. Ainsi je pose sur la platine le volume 1 de The Jin Hi Kim Collection (lien externe), alliage réussi de musique contemporaine et traditionnelle où la compositrice joue d'un instrument dont j'ignorais tout jusqu'ici, le kŏmun'go (lien externe) (ou geomungo (lien externe) en anglais). Il ressemble un peu à une cythare ou un koto avec des chevalets et des frettes, se jouant en pinçant les cordes. Ce sont de petits ensembles datant des années 90. C'est seulement quand je passe au volume 2 que je tilte, quatre pièces pour orchestre des années 2000, très varésiennes tout en conservant la forte influence coréenne. Je reconnais ressentir une certaine complicité avec les pièces que nous avons écrites pour grand orchestre dans le cadre d'Un Drame Musical Instantané (lien externe). Les percussions continuent à s'affirmer sur le volume 3, en particulier pour sa musique de chambre, et le komungo devient électrique ! En 1980, elle a 23 ans lorsqu'elle émigre aux États-Unis pour étudier avec John Adams (lien externe), Lou Harrison, Terry Riley, David Rosenboom et Larry Polansky. Les deux volumes suivants intègrent de la musique électronique dont une pièce avec David Wessel (lien externe) et le logiciel Max, un quatuor ave le Kronos Quartet (lien externe), d'autres instruments asiatiques, des performances live avec parties préenregistrées...
Plus on avance dans le temps, plus Jin Hi Kim assume ses racines coréennes et précise son style. C'est une compositrice au langage très personnel. Elle réussit à intégrer la nouvelle musique occidentale, en particulier américaine, sans perdre les influences du Bouddhisme et son esthétique shamanique. Les percussions sont omniprésentes, sinon le rythme. Les respirations revêtent une texture qui va au-delà des notes, comme les atomes d'une molécule complexe dont les articulations sont vectorielles.
À ces cinq CD réunis sous le libellé Living Tones Compositions en succèdent quatre autres intitulés Komungo Improvisations. Sur le volume 6, la voici en compagnie des percussionnistes Gerry Hemingway (lien externe) ou Susie Ibarra (lien externe), de Hans Reichel (lien externe) au daxophone et Rüdiger Carl (lien externe) à l'accordéon, de Min Xiao-Fen (lien externe) au pipa. L'électrification de son komungo lui permet aussi d'échapper aux conventions de l'instrument, comme sur le volume 7 où ils sont rejoints par le violoniste Carlos Zingaro (lien externe). Sur le volume 8, lui répondent le saxophoniste Oliver Lake (lien externe) et le basssiste William Parker (lien externe). Sur le dernier, le flûtite James Newton (lien externe), le hauboïste Joseph Celli (lien externe) au cor anglais, mais aussi des guitaristes très différents comme Eliott Sharp (lien externe), Derek Bailey (lien externe), Henry Kaiser (lien externe), Bill Frisell (lien externe), les percussionnistes Tony Oxley (lien externe), Samir Chatterjee (lien externe) ou Mor Thiam (lien externe), le didgeridoo Adam Plack (lien externe)...
J'ignorais si la Coréenne se laisserait aspirer par le free jazz et ses manies, mais Jin Hi Kim conserve sa spécificité contre vents et marées. Ses improvisations sont très rythmiques et l'on y retrouve le mariage réussi de l'Orient et de l'Occident. Elle agit toujours en compositrice, que ce soit dans l'instant ou préalablement écrit, entraînant ses comparses, parfois sur des chemins pour eux inattendus. Il y a forcément quelques mouvements prévisibles dus aux interdits que perpétuent certains tenants de l'improvisation appelée paradoxalement "libre", mais l'ensemble est passionnant. Mes pièces préférées sont évidemment celles qui ne s'y réfèrent pas et qui me surprennent plus qu'elles ne m'épatent.
Une belle découverte.
→ Jin Hi Kim, The Jin Hi Kim Collection, coffret de 9 CD Neuma, où le livret précise qu'il s'agit d'une archive pédagogique, distribuée gratuitement, sans aucune vente ou utilisation commerciale. J'imagine que c'est une question de droits pour certaines de ces 52 pièces cumulant dix heures d'écoute sur Bandcamp (lien externe).
ARTICLE REVU POUR CITIZEN JAZZ