L'étoffe des rêves de Bernard de Vienne

Rencontré lors de l'exposition (lien externe) de photographies de Catherine Peillon (lien externe) rue de Bagnolet à Paris, Bernard de Vienne (lien externe) m'a offert le coffret de 2 CD retraçant trente ans de sa vie de compositeur. J'ai commencé par lire l'entretien récent de 18 pages avec Anne Montaron (lien externe) imprimé sur le livret bilingue français/anglais. Le lendemain, ayant posé le premier disque sur la platine, j'entends une musique intense qui me fait bigrement envie, parce que c'est une des choses que je tente parfois d'imiter avec mes dix doigts sur le clavier de mon échantillonneur. Et cette 5ème symphonie de chambre pour piano principal et orchestre s'appelle tout bonnement L'étoffe des rêves ! Si son titre, devenu celui du coffret, renvoie évidemment à La tempête de Shakespeare, résonnent en moi les derniers mots du film Le faucon maltais de John Huston qu'il lui a empruntés : « The stuff that dreams are made of ! » Les miens, c'est certain. La tempête peut-elle en faire partie ? À l'entendre, il faut le croire. Pas besoin de comprendre. L'énigme est le propre du poète.

Avec Melancolia, son 4ème quatuor à cordes, le paradoxe se vérifie. La mélancolie revêt des formes différentes pour chacun. Là encore, elle rue dans les brancards. Elle explose. L'envie de partir, 1ère symphonie de chambre pour 13 instruments solistes (version instrumentale), fait miroiter l'étonnante richesse des timbres. Comme précédemment, on a l'impression que les musiciens sont beaucoup plus nombreux. Les images que ces pièces m'évoquent sont très différentes du Dürer ou de l'Alechinsky qui ont inspiré Bernard de Vienne. L'invitation au voyage laisse ouverte la destination, mais je suis parti. Sans la mélancolie dont le compositeur se réclame. J'y entends au contraire une incroyable pulsion de vie, un écheveau de pistes qui se croisent, se nouent et se défont, la question sans réponse, la seule qui vaille le coup d'être posée. Divertissement, pour orchestre à cordes, clôt le premier disque, avec ce même foisonnement de cellules qui donnent corps à l'objet en suggérant le sujet.

Le second s'ouvre sur Le fil de l'horizon, concerto pour piano et orchestre symphonique, hommage à Carlos Roqué Alsina, compositeur et pianiste que j'avais découvert au sein du New Phonic Art (avec Portal, Globokar et Drouet) à mes débuts et qui influença mon choix pour ce qu'on appelle abusivement improvisation et que je préfère nommer composition instantanée (soit réduire au plus court le temps entre la composition et l'interprétation). Le pianiste Carlos Roqué Alsina et le flûtiste Bernard de Vienne (passé par le défricheur ensemble Musique Vivante dirigé par Diego Masson) sont l'un et l'autre autodidactes pour la composition. Voilà qui facilite probablement l'invention ! Si l'histoire de la musique fascine les autodidactes, ils n'ont de véritable issue que leur imagination. Les faiblesses deviennent des forces, sorte d'aïkido de la création face à l'adversité. Écrire pour orchestre nécessite néanmoins de marcher sur les traces laissées par les anciens. Seules les nouvelles lutheries, acoustique, électrique ou électronique, et l'influence d'autres terroirs, permettent d'y échapper.

Éloge de l'ombre, 2ème symphonie de chambre pour accordéon solo et 9 instruments, renvoie à « la brume doucement sonore » de Claude Debussy, mais le terme de symphonie de chambre fait forcément penser à Arnold Schönberg. Avec Edgard Varèse, ce sont les grands initiateurs de la musique contemporaine. On les sent partout dans les nouvelles musiques savantes ou chez les jeunes musiciens inventifs qui ont adopté les mœurs du jazz. J'omets volontairement les minimalistes et répétitifs américains, influencés comme eux par la musique des autres continents dès le début du XXème siècle. Le soufflet de l'accordéon, petit orchestre à lui tout seul, pousse l'ensemble à une retenue qui le fait glisser vers une obscurité où les corps se devinent.

Les inventions, pour ensemble de cinq violes, montre bien ce que j'avançais précédemment. S'affranchir de l'orchestre symphonique, offre une nouvelle liberté. On se rapproche, par exemple, de Xenakis qui chercha une issue avec sa machine UPIC. En n'utilisant que des instruments graves pour En aparté, sa 4ème symphonie de chambre pour harpe principale et ensemble instrumental, Bernard de Vienne trouve là aussi une porte dérobée. Sa passion pour la génétique s'exprime par une forme en spirale (la double hélice ?) où le temps laisse la place aux ramifications. L'écoute se termine sur No Birds, pour ensemble de 12 violoncelles, une volière d'où s'échappent des oiseaux résistant à leur époque.

→ Bernard de Vienne, L'étoffe des rêves (lien externe), coffret monographique 2 CD EnPhases, à paraître le 30 octobre 2026