Sidney Bechet par Lionel Martin et Jean-Jacques Birgé

C'est mon plus vieux souvenir musical. J'avais cinq ans. J'étais sur les genoux de Sidney Bechet (lien externe) et il m'a laissé souffler dans son saxophone. Je l'ai aussi battu à la boxe, mais comme il était très gentil il m'a laissé gagner. C'était au Théâtre de l'Étoile où mon père produisait l'opérette (lien externe) Nouvelle-Orléans (lien externe) avec Sidney, Mattye Peters des Peters Sisters, Pascali qui avait signé la mise en scène (il chantait « J'ai un trou dans mon chapeau, ça vaut mieux qu'un trou dans la peau... »). Il y avait aussi Sarah Rubine, Béatrice Arnac et Jacques Higelin dans son premier rôle. Déguisé en peau-rouge avec des plumes et un tomahawk, il me terrorisait lorsqu'il bondissait sur scène en hurlant. Comme j'en connaissais le moment exact, je m'accroupissais dans la loge et me relevais quelques secondes plus tard. La pièce avait été écrite par Jean Suberville et Pascal Bastia.

Un soir, Sidney s'était fait passer pour malade et ils ont dû rembourser les places. Mes parents (lien externe), écœurés, sont allés se changer les idées Salle Wagram où il y avait un match de boxe... Et Sidney au premier rang qui hurlait « Tue-le, tue-le... ». À un moment du spectacle, l'orchestre défilait dans la salle en jouant « Les oignons, les oignons, c'est pas cher, mais c'est bon... ». À la première, les musiciens lançaient de vrais oignons, mais aux représentations suivantes c'était des oignons en cotillons avec le bout en bardane qui s'accrochaient aux vêtements. Mon père avait été membre du Hot-Club de France. Louis Armstrong venait jouer dans sa chambre qui était la plus grande de l'hôtel où ils habitaient tous. Pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le succès de l'opérette, Nouvelle Orléans a ruiné mon père qui a remboursé toute sa vie jusqu'à trois ans avant sa mort. J'incarnais un peu sa revanche sur le monde du spectacle.

C'est parce qu'il connaissait cette histoire que Lionel Martin (lien externe), dont Sidney est l'un de ses héros, m'a proposé d'enregistrer avec lui Petite Fleur et Les Oignons. Je ne suis pas très à l'aise avec le jazz de la Nouvelle-Orléans, ni avec aucun standard d'ailleurs, ou même jouer une chanson de quelque répertoire. Alors Lionel, avec qui j'ai enregistré le vinyle Fictions (lien externe) en duo et le CD des Déments (lien externe) en trio avec lui et Denis Lavant et pour lequel nous avons décroché le Grand Prix de l'Académie Charles Cros cette année, m'a simplement dit de faire ce qui me passait par la tête et qu'il se débrouillerait. Il y a des musiciens comme lui, comme Vincent Segal (lien externe) ou BernardVitet (lien externe), qui ont toujours su me mettre à l'aise. J'ai évidemment écouté les originaux, je me suis imprégné du sens et je me suis lancé.

Pour Petite Fleur j'ai joué en une prise la partie de piano en le réinjectant pour composer un feedback aléatoire qui fonctionne par accumulation. J'ai ajouté les oiseaux que j'avais attrapés un matin à Tanger en 2003 et fabriqué un match de boxe avec les gants et le gong. Lionel a interprété au sax soprano cette merveilleuse mélodie qui le poursuit depuis toujours et qu'il ne peut pas s'empêcher de citer discrètement ici ou là. J'adore aussi la version où ma fille Elsa chante les paroles dans le disque Vol pour Sidney (retour) (lien externe) avec le groupe Ursus Minor. Lionel volète littéralement au milieu des fleurs de Robert Combas (lien externe) qui sont sur la pochette.

La peinture de deux mètres sur deux que Combas a peinte en 1985 s'intitule Le paysage plein d'arbustes à fleurs plus champignons pignoleurs en bas de page. Une véritable ménagerie d'oiseaux se cachent et foutent le boxon dans ces feuillages délicats fleurissars et ornementalo.

Pour Les oignons j'ai cherché à reproduire l'ambiance de la Nouvelle-Orléans où j'étais allé en 1968 (lien externe), comme ces enterrements incroyables qui vous donnent du cœur au ventre. Là aussi j'ai joué les machines au clavier, en temps réel, avant de faire un peu de montage. J'ai toujours en tête MusicMatador (lien externe) d'Eric Dolphy, qui me suit comme Petite Fleur pour Lionel. Je l'avais d'ailleurs pris en exemple quand Antonin-Tri Hoang (lien externe) avait joué Ensemble Ratatam sur mon album Perspectives du XXIIe siècle (lien externe). Lionel a enregistré au soprano, mais surtout au ténor, je ne sais combien de pistes pour réaliser ce dont il rêvait. J'adore ce chaos aylerien qui retombe sans cesse sur ses pieds.

Lionel Martin est un musicien généreux comme il y en a peu. Il est généreux par son jeu toujours très direct, que ce soit en force ou en tendresse. Il est généreux dans sa manière de produire des disques, que ce soit les siens ou ceux des autres. Sidney Bechet (lien externe) est le premier volume de Musique No Borders, une nouvelle collection de son label Ouch!. Il est généreux dans la vie tout court. Cela a été chaque fois un immense plaisir de travailler avec lui. Même si pour Sidney Bechet nous avons œuvré à distance, nous envoyant les prises et les mixages successifs. J'ai d'abord enregistré mes parties et il s'est posé dessus comme un papillon, puis j'ai mixé le tout avec son prémixage des saxophones et il a fini par tout corriger en me donnant des indications hyper précises ! Disque Noir a magnifiquement masterisé les deux faces pour en faire exploser l'énergie.La couverture de Combas, avec qui Lionel joue et collabore, est la cerise sur le gâteau.

→ Lionel Martin & Jean-Jacques Birgé, Sidney Bechet (lien externe), 45 tours Ouch!/Music No Borders, dist. InOuïe, sortie le 16 octobre 2026