Arnaque déjouée

J'ai été contacté par un éditeur d'une grande maison, HarpersCollins, qui trouve mon premier roman La corde à linge (lien externe) formidable et souhaite me mettre en contact avec une agente littéraire ayant pignon sur rue dans une autre agence prestigieuse, Andrew Nurnberg Associates, pour le publier et le promouvoir. Les échanges sont longs et rapides, trop longs et trop rapides, évoquant une fenêtre possible pour mes deux romans, car USA 1968 deux enfants (lien externe) les intéresse encore plus. Ils me demandent d'envoyer le document, non pas en ePub, mais en PDF. Le logiciel d'IA qu'ils utilisent pour me lire s'en sort évidemment mieux qu'en scannant l'application Calibre. Ils ont très bien compris (j'écris ils, mais c'est probablement la même personne, on va voir cela), mais ils ne donnent jamais aucun détail précis d'un endroit ou d'un chapitre qui les aurait particulièrement accrochés. J'envoie également les sources audio et vidéo, ce qui n'a rien d'ennuyeux, puisque ces deux romans ont été publiés dans le passé avec tout l'outillage multimédia adapté, par publie.net pour le premier, par Les inéditeurs dans le cas du second.

Pour savoir si c'est ou non une arnaque, j'attends évidemment de savoir à quel moment on me demandera de l'argent, mon R.I.B. ou je ne sais quoi qui serait dans le sens contraire des pratiques du milieu éditorial. Cela ne manque pas. L'agente littéraire me suggère des améliorations pour toucher un plus grand public et me propose de me mettre en relation avec une spécialiste qui travaille vite et bien, et dont les honoraires seront à ma charge. Bingo !

À partir de là, je commence à analyser nos échanges. Les mails des deux personnes qui m'ont écrit ne proviennent pas des sociétés auxquelles elles prétendent appartenir. Ils leur ressemblent, mais pas tout à fait. Le suffixe du premier me renvoie à un site en construction, le second est un mail perso sur proton.me. Cela me met la puce à l'oreille. Je contacte alors directement HarperVia et Andrew Nurnberg Associates (qui ne me répondent pas, ce qui est particulièrement honteux). Je dois aussi préciser que le premier mail se trompait sur le titre de mon roman et notai quelques approximations dans la litanie des louanges étayées (les escrocs ciblent trop de gogos potentiels et font forcément quelques erreurs à force de recopier leurs missives). 

Un faux éditeur (usurpation d'identité, car le vrai Juan Milà existe) m'envoie à une fausse agente littéraire (deuxième usurpation d'identité, car la vraie Charlotte Merritt existe également) qui m'envoie à une spécialiste chargée de me facturer la réécriture ! Celle-ci, "Sammie Blair", soi-disant géniale, n'a jusqu'ici à son actif que des rewritings de C.V., donc rien de public, et son site porte une faute de frappe dans sa dénomination. L'urgence est constamment mise en avant, à coups de relances quotidiennes, comme si j'allais rater une opportunité exceptionnelle. L'insistance est évidemment suspecte. Je ne suis pas allé plus loin et les escrocs ont lâché au bout de quelques jours, car l'arnaque doit être rapide pour fonctionner. C'est un peu comme la plupart des cambriolages, au delà de dix minutes cela devient dangereux.

J'enquête. HarpersCollins affiche que des escrocs se font passer pour leurs collaborateurs et ciblent des auteurs avec de fausses propositions de publication. J'y lis qu'eux-mêmes ne demandent jamais de paiement aux auteurs lors de la soumission ou de l'acquisition d'un manuscrit, qu'ils ne travaillent pas avec des sociétés tierces proposant des services éditoriaux ou marketing aux auteurs dans ce contexte. Et le site Writer Beware (lien externe) de préciser que l'arnaque est appelée double referral scam et qu'elle est pilotée par l'IA. Mais toujours aucune réponse à mon signalement, malgré l'usurpation d'identités de leur personnel.

Il est probable que les auteurs visés n'ont que peu de romans publiés, or chacun sait que les miracles existent, j'en ai profité toute ma vie ! On a envie d'y croire. J'imagine aussi qu'un véritable éditeur m'aurait demandé si j'avais de nouveaux projets en cours, mais c'est donner là des idées aux escrocs pour cibler leurs prochaines victimes.

J'avais déjà eu affaire à des indélicats qui m'avaient réclamé les droits de bruitages dont ils auraient été propriétaires et dont j'étais en fait l'auteur. Pas moins de quatre escrocs différents pour le même fichier ! Avec l'IA, le travail est mâché. Un ami artiste s'est fait aspirer tout son ordi par un faux journaliste, très bien informé de son œuvre, qui lui a demandé d'installer une application pour communiquer plus facilement. Il paraît que l'on peut recevoir des coups de téléphone de proches dont les malfaisants ont copié la voix. Ne pas poursuivre au-delà du "Allo ?" lorsque vous avez affaire à un robot. La règle est de ne jamais payer (ni donner son R.I.B., son code ou quoi que ce soit). Ni cliquer sur le moindre lien dans un mail vous réclamant un dû, mais d'aller directement sur le site en question. Etc.

Les arnaques ne datent pas d'hier (lien externe). Très jeune, j'avais acheté un piano qui n'existait pas. Et la veste en daim était en suédine. J'ai aussi été victime deux fois d'une usurpation d'identité dont je me suis heureusement sorti (plaque d'immatriculation de ma voiture recopiée, fausse adresse d'un acquéreur d'un bien sur LeBonCoin). En faisant une recherche dans les archives de mon blog, je m'aperçois que j'en avais oublié encore quelques-unes. Le banditisme s'est déplacé sur le Net. Le banquier me raconte que la plupart de son travail consiste à déjouer les fraudes. Il en est même d'énormes, de celles qui régissent la planète, telle la Bourse (mais, celle-ci, le banquier en est complice !) ou ce qu'on nous vend sous le nom de démocratie. Les escrocs sont des petits joueurs à côté du capitalisme.

J'ai rêvé cinq minutes. Comme disait La Fontaine : « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute. » Évidemment j'aimerais bien que ce soit publiés en papier La corde à linge (lien externe) et USA 1968 deux enfants (lien externe), peut-être avec des QRcodes pour avoir accès aux sons et vidéos. Il faudrait que je m'en occupe plus activement, sans céder aux sirènes enjôleuses...