Regarder les films et les séries récents me fait penser aux profiteroles au chocolat. Ils sont presque toujours décevants, mais on y revient quand même en espérant enfin découvrir la perle rare. C'est la projection du film coréen Hope qui génère ce début de réflexion. C'eut pu être celui de la veille ou du lendemain. Les critiques sont bien obligés de délivrer leurs étoiles en fonction d'une échelle relative, alors que ce qui fait saliver les cinéphiles explose ces évaluations. De temps en temps, tout de même, le miracle arrive, même s'il n'est pas forcément partagé par tous. Il m'est plus facile de livrer le titre de mes dix films préférés dans l'histoire du cinéma, et cela avec tant de crève-cœur de n'avoir pas le droit d'en nommer plus, que de me creuser la cervelle pour me souvenir des rares émotions de ces dernières années me permettant de comparer ce qui est tourné aujourd'hui avec les chefs-d'œuvre d'antan. N'y voir aucune nostalgie. Il est logique que le temps fasse le tri parmi l'actualité pour ne retenir que le meilleur, sachant que c'est toujours une passoire et que certaines merveilles attendent parfois des siècles pour être découvertes. Le cinématographe, relativement jeune en comparaison d'autres formes d'expression, n'attendra pas si longtemps, et l'on ne cesse de déterrer des secrets que, parfois, seuls quelques cinéphiles encensaient. En attendant, je suis donc régulièrement surpris par l'enthousiasme de la presse face à des films quelconques.
C'est évidemment le cas de nombreux films grand public qui confondent les effets spéciaux époustouflants avec un regard personnel du réalisateur. C'est ce qui différencie l'art de l'artisanat. La virtuosité des acteurs les rapproche du théâtre, mais il me semble qu'un film se définit d'abord par son montage, l'ellipse en constituant la spécificité. On comparera sa photographie avec la peinture, mais c'est dans la littérature qu'il faudra chercher son origine, avec la structure des phrases et ses ponctuations. Cette syntaxe m'est si chère que j'avoue la rechercher et la pratiquer dans d'autres arts. Je me souviens avoir revu Othello (lien externe) d'Orson Welles en en croyant pas mes yeux à chaque seconde et au bout du "conte". Alors, hier soir, Hope m'a laissé de glace. C'est simplement une course-poursuite qui n'en finit pas après des monstres qui, chaque fois, renvoient la pareille aux hommes qui les ont provoqués. Côté suspense et trouille bleue, on est, par exemple, loin de Hitchcock ou des meilleurs films d'épouvante. Quant aux séries, elles s'essoufflent à force de saisons inutiles, si on les compare à Six Feet Under ou The Wire qui surent tenir en haleine jusqu'à leur ultime épisode.
J'ai évoqué plus haut la nécessité de me creuser les méninges pour retrouver les films récents capables de rejoindre mon panthéon, forcément subjectif : Canine (lien externe) de Yorgos Lanthimos, Eo (lien externe) de Jerzy Skolimowski, Corps et âme et Stille Freundin (lien externe) de Ildikó Enyedi, Le livre d'image (lien externe) de Jean-Luc Godard, a Clock (lien externe) d'allez savoir de qui... Ce sont des films dont je suis sorti le souffle coupé. J'en oublie, il est tôt, je ne suis pas certain d'avoir les yeux en face des trous ! Bien entendu, il y en a plein d'excellents, mais combien de chefs-d'œuvre ? Vous en reconnaîtrez certainement d'autres qui m'auront échappé...
Hier, en recevant Vivre (lien externe) d'Akira Kurosawa, que ressort Carlotta, je me suis dit "chic, voilà qui va relever le niveau !". Hope, Vivre, le grand écart qui me pousse à écrire. Cette année, nous nous sommes composés des festivals Michael Apted (lien externe), Richard Fleischer (lien externe), William Friedkin (lien externe), Agnieszka Holland (lien externe), Lina Wertmüller (lien externe), Jacques Tourneur (lien externe) pour combler quelques lacunes. Je replonge aussi régulièrement vers le cinéma expérimental narratif, des films inventifs qui restent deux semaines à l'écran et ne bénéficient pas du réseau alternatif du cinéma expérimental, "non narrative" comme l'appellent les Américains. Je pense à La route parallèle (lien externe) de Ferdinand Khittl, The Savage Eye (lien externe) de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick, Closed vision (lien externe) de Marc'O auxquels se rattachent, par exemple, Les petites marguerites (lien externe) de Věra Chytilová ou Les funérailles des roses (lien externe) de Toshio Matsumoto (tiens tiens, tous réalisés dans les années 60), ou encore les films de Jean Epstein (lien externe) ou de Dziga Vertov (lien externe), non mais si je commence on n'en finira pas, l'époque du muet ayant été particulièrement inventive, ainsi que le cinéma sonore que j'oppose formellement au cinéma parlant.
Alors, qu'est-ce que c'est que cette vision passéiste du cinéma ? Chaque nouveau médium permet l'expérimentation, l'invention d'un nouveau langage. Au début, cela ne concerne que les happy few. Mais lorsque le commerce s'en empare, les règles se figent, parce qu'il faudrait s'adapter aux goûts du public. Cette question de profit ou de rentabilité ne se posait pas ainsi dans les premiers mètres. Les acteurs doivent être bankables, les modes de narration rentrer dans le moule. Le formatage arrondit les angles, et l'IA entérinera tous ces fades "à la manière de". Pour un/e cinéaste, en sortir en proposant une vision personnelle, en dynamitant la syntaxe habituelle, c'est prendre le risque de n'être pas entendu. Pas vu, pas pris.
Pour ma part, c'est la raison qui, chaque fois, m'a fait choisir les nouveaux médias comme terrains d'expérimentation, des zones d'expression encore inexplorées, utilisant les nouveaux outils avant qu'ils soient récupérés par le business. C'est peut-être d'où vient le qualificatif de touche-à-tout. Et je m'en vais, au vent mauvais, chaque fois que la mode me rattrape. Aborder un nouveau médium sans ne rien y connaître permet de retrouver son âme d'enfant, le plaisir de la découverte, sans être encombré par le poids des anciens ni le formatage commercial. S'y autoriser, c'est risquer la dèche, l'incompréhension de ses pairs, la récupération énervante, l'éphémérité du support, mais c'est aussi fouler des îles désertes dans un monde où tout est quadrillé par des milliers de satellites et saturé de bruit, c'est créer librement, vivre sa vie comme au premier jour de sa passion.